Le blog des éditions Libertalia

Front populaire, une histoire de luttes sur France culture

jeudi 21 mai 2026 :: Permalien

Le Cours de l’histoire de Xavier Mauduit sur France Culture a consacré, du 18 au 21 mai 2026, une série d’émissions au front populaire.
Quatre épisodes dans lesquels on retrouve des contributeur·ices de notre ouvrage Les Fronts populaires, une perspective mondiale : Ludivine Bantigny, Laure Machu, Dimitri Manessis, Gilles Richard, Éloïse Dreure, Jean Vigreux et Serge Wolikow.

Retrouvez tous les épisodes sur le site www.radiofrance.fr/franceculture.

« Le 3 mai 1936, le Front populaire remportait les élections législatives. Alliance politique contre la montée du fascisme et mobilisation sociale d’ampleur, il symbolise un moment singulier de l’histoire française. En quatre émissions, Le Cours de l’histoire revient sur les multiples facettes de cette histoire, au plus près des sources, grâce au regard des historiennes et des historiens : son implantation dans les mondes ouvriers et paysans, les grèves et les occupations d’usine dans un élan d’espoir, les avancées sociales (semaine de quarante heures, congés payés, augmentation des salaires…) traduites dans les « accords Matignon ». C’est également une histoire d’obstacles, de contradictions et de renoncements à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Enfin, le Front populaire n’est pas qu’une expérience française. De la Chine au Chili, en passant par le Maghreb, c’est l’histoire d’un phénomène mondial. »

Charles Martel et la bataille de Poitiers dans La Nouvelle république

jeudi 14 mai 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien paru dans La Nouvelle République, 18 avril 2026.

Des textes djihadistes à l’extrême droite, Charles Martel et la bataille de Poitiers entre fantasmes et préjugés

Onze ans après la parution de leur livre-référence sur Charles Martel et la bataille de Poitiers, deux historiens continuent de démêler le vrai du faux, notamment sur les réseaux sociaux.

On mentionne souvent la bataille de Poitiers comme celle qui a vu Charles Martel arrêter les Arabes à Poitiers, en 732. Onze ans après la parution de leur ouvrage, Charles Martel et la bataille de Poitiers, réédité en 2022, les historiens William Blanc et Christophe Naudin reviennent sur cet épisode de l’histoire, les préjugés qu’il traîne et l’écho qu’il rencontre encore aujourd’hui, sur les réseaux sociaux notamment.

Qu’est-ce qui vous pousse à vous intéresser à la bataille de Poitiers au point de lui consacrer un livre, en 2015 ?

Christophe Naudin : « C’était une réaction à un ouvrage de Lorànt Deutsch, sur lequel on a travaillé dans le cadre de notre livre précédent, Les Historiens de garde. Dans Hexagone, il consacrait un chapitre sur la bataille de Poitiers, où il reprenait tous les poncifs de l’historiographie d’extrême droite, notamment l’idée qu’il y aurait eu une invasion musulmane, en faisant des parallèles plus ou moins implicites avec l’immigration aujourd’hui. Au même moment, Valeurs actuelles mettait Charles Martel en couverture, en s’émouvant qu’il ne soit plus enseigné dans les programmes scolaires et feu Génération identitaire avait occupé le chantier de la mosquée de Poitiers [pour un hommage à Charles Martel]. De là, l’idée de faire un livre, pour revenir sur toutes les idées reçues. »

De quand datent ces idées reçues ?

William Blanc : « Après la guerre d’Algérie, dans les années 1970, il y a un premier échauffement mémoriel autour de Charles Martel, mais il faut attendre les années 1990 et 2000 pour qu’il y ait une mise en avant complète du personnage, à un moment où les idées d’extrême droite se diffusent, notamment avec la diffusion de la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington, qui parle de la bataille de Poitiers comme le premier exemple de ce qu’il considère comme un affrontement multiséculaire entre l’islam et la chrétienté. »

CN : « Parallèlement, on assiste à la montée de l’islamophobie. Donc d’un personnage nationaliste qui a sauvé la France d’une invasion arabe, Charles Martel est devenu celui qui a arrêté les musulmans, une personne pratique pour une partie de l’extrême droite. »

La bataille de Poitiers, mythe fondateur de la nation française ou épisode anecdotique ?

CN : « On en parle souvent comme d’une escarmouche mais c’est un combat important, qui a eu des conséquences, notamment dans la soumission de l’Aquitaine à Charles Martel, qui lui est devenue redevable. Le chef des musulmans a aussi été tué, donc ce n’est pas une bataille anecdotique, au même titre qu’elle n’a pas permis d’arrêter une invasion, comme on l’entend souvent. L’idée de la razzia était surtout de piller les biens des monastères pour faire du butin, de manière très pragmatique. »

WB : « Il faut aussi se sortir de la tête que cette bataille est un choc entre deux camps. C’est une partie à trois, voire à quatre : vous avez d’un côté les Sarrasins, de l’autre Charles Martel et les Francs, mais il y a un troisième larron, le prince Eudes d’Aquitaine, qui cherche à défendre son indépendance. »

CN : « En réalité, c’est un affrontement important de l’époque, où la dimension religieuse n’est pas absente puisqu’on est au Moyen Âge, mais où elle n’est pas primordiale, puisque les Francs de Charles Martel ignorent totalement ce qu’est l’islam à cette époque-là et que l’empire omeyyade est déjà arrivé au bout de son expansion. D’ailleurs, après Poitiers, il y aura d’autres batailles, signe qu’elle n’a pas été décisive. »

Les références à Charles Martel et à la bataille de Poitiers sont-elles l’apanage de l’extrême droite ?

CN : « En majorité, oui. Il y a le “ Je suis Charlie Martel” de Jean-Marie Le Pen après les attentats de 2015, mais l’extrême droite internationale s’en empare aussi. Au moment de commettre ses attentats en 2019, le terroriste Brenton Tarrant [suprémaciste australien qui a tué 51 musulmans dans deux mosquées de Nouvelle-Zélande] a fait explicitement référence à la bataille de Poitiers, que les Anglo-Saxons appellent la bataille de Tours.
Des textes djihadistes font aussi référence à la bataille et disent, pour simplifier, qu’il faut revenir à Poitiers. C’est intéressant de voir que les djihadistes et l’extrême droite ont une même vision fantasmée de cette bataille, comme un choc multiséculaire entre islam et chrétienté. »

Voyez-vous une évolution avec les réseaux sociaux ?

CN : « Il y a un paradoxe avec Charles Martel. Dans l’imaginaire de ceux qui ont la cinquantaine aujourd’hui, c’était quelqu’un d’important, aussi parce qu’on se souvient de la blague de Coluche, qui disait qu’il avait arrêté les Arabes à moitié. Mais en fait, il est beaucoup moins repris que d’autres figures de l’histoire française comme Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne ou Louis IX. Pourtant, c’est vrai que dans le contexte actuel, il est réutilisé dans une sous-culture de l’extrême droite radicale. Sur TikTok, il y a des vidéos courtes générées par l’intelligence artificielle qui mettent en scène Charles Martel comme s’il sortait d’un Marvel : super-fort, beau, barbu et avec un gros marteau à la main. »

WB : « Aujourd’hui, il y a un tel déversoir d’imageries et de discours, que tout ce qu’on peut faire en tant qu’historiens, c’est un travail quasi permanent d’explication et de pédagogie, notamment sur les réseaux sociaux. »

Propos recueillis par Camille Montagnon

The Rebel Girl dans la revue Lutte de classe

jeudi 14 mai 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans la revue Lutte de classe, n° 256, mai-juin 2026.

Elizabeth Gurley Flynn (1890-1964) est une des figures du pays les plus connues de l’histoire du mouvement ouvrier des États-Unis. Le premier volume de ses Mémoires, qui va jusqu’en 1916, vient seulement d’être traduit en français. À travers l’itinéraire de cette militante populaire des Industrial Workers of the World (IWW), c’est toute une période qui resurgit.

Elizabeth Gurley Flynn naît à Concord dans le New Hampshire dans une famille d’Américano-­Irlandais. Ses parents sont des militants convaincus de l’indépendance irlandaise, eux-mêmes issus de familles nationalistes – un de ses grands-pères a participé en 1869 à un raid des Fenians contre le Canada britannique. Comme des millions d’Irlandais, la famille a émigré aux États-Unis, où ces immigrants travaillent dans les docks, les mines, le bâtiment ou les transports, et s’engagent souvent dans les premières organisations ouvrières, qui sont les Knights of Labor, la Western Federation or Miners (WFM), ou l’American Federation of Labor (AFL).

Elizabeth grandit donc dans une famille très militante, proche du révolutionnaire irlandais James Connolly, dans laquelle l’on parle tout le temps de politique à la maison et dans laquelle, en guise de sorties, le père emmène ses enfants à d’interminables réunions publiques, dans des salles enfumées ou en plein air. En 1900, les Gurley Flynn déménagent dans le Bronx new-yorkais, et côtoient des Italiens et des Allemands fraîchement immigrés, des Juifs fuyant les persécutions de l’Empire russe. Ces immigrants parlent souvent leur langue maternelle plutôt que l’anglais, ont leurs journaux et leurs organisations politiques et syndicales spécifiques. Pour les organisations ouvrières américaines, un des enjeux est de les unifier en un même mouvement, dans chacun des bagnes industriels où ils se côtoient, et contre le capitalisme dans son ensemble.

Le contexte y est favorable, car le début du XXe siècle est marqué par l’essor du socialisme  : deux partis, le Socialist Labor Party de Daniel De Leon, et le Socialist Party of America d’Eugene Debs, dont Gurley Flynn fait partie, se développent. Simultanément, le syndicalisme révolutionnaire des IWW progresse. Cette organisation, fondée en 1905, s’oppose au corporatisme syndical de l’AFL dominante et des syndicats de métier, qui tiennent à l’écart les ouvriers non qualifiés, les immigrés, les ouvrières et les Noirs. Présents dans les mines, les scieries, la confection, les filatures, l’hôtellerie, les fabriques de pianos, les IWW militent pour « One Big Union », un grand syndicat destiné à tous les travailleurs, quels que soient leur secteur d’activité, leur qualification, leur sexe ou la couleur de leur peau. Ils lient leurs luttes à celles des travailleurs du monde, comme en 1905 pendant la révolution russe, ou plus tard pendant la révolution mexicaine que certains d’entre eux rejoignent. Pendant la Première Guerre mondiale, ils refusent de soutenir l’intervention des États-Unis en Europe. En même temps, ce syndicat, qui compte quelque 50 000 membres en 1915, souffre de l’absence d’une politique et d’une direction centralisées.

En 1906, la jeune Elizabeth, forte de son éducation socialiste et anti-impérialiste, quitte l’école et s’engage donc dans la lutte. Elle a seize ans et, après un discours réussi au club socialiste de Harlem, où elle défend le droit de vote des femmes, elle devient une oratrice itinérante, se déplaçant de ville en ville, au gré des sollicitations venues des grévistes ou des militants. Elle s’adresse aux sidérurgistes de Pittsburgh, aux travailleurs des abattoirs de Chicago, aux mineurs des monts du Mesabi dans le Minnesota, de Butte dans le Montana, ou du Colorado, aux travailleurs de San Francisco, aux ouvriers du cigare de Tampa en Floride, qui, en travaillant, écoutent la lecture du journal faite par l’un d’entre eux. Souvent, elle parle à des immigrés non anglophones, auxquels ses discours sont traduits. Les grèves qui la marquent le plus sont celle du textile à Lawrence dans le Massachusetts en 1912, pendant laquelle 10 000 ouvriers de 25 nationalités se battent contre une baisse de leur salaire, et celle des soieries de Paterson dans le New Jersey en 1913 pour la journée de huit heures, pendant laquelle quelque 1 800 grévistes sont arrêtés par la police et deux d’entre eux sont tués.

Face à l’essor du mouvement ouvrier, la bourgeoisie mène une lutte de classe féroce. Les patrons emploient des milices, souvent les Pinkerton, qui font le coup de poing contre les grévistes, voire lynchent les militants. Les autorités locales ne sont pas en reste, et nombre des combats menés par Elizabeth le sont pour la liberté de parole, pour le droit de se réunir, contre des arrestations arbitraires, pour faire libérer des militants emprisonnés. Certains sont envoyés pour des années, voire des décennies en prison, en général à la suite de procès truqués dans lesquels la police a fabriqué des preuves. Ainsi, le chanteur Joe Hill, barde des IWW et auteur d’une chanson sur Elizabeth, The Rebel Girl, est-il exécuté en 1915 à Salt Lake City après un simulacre de procès. Elle-même est souvent incarcérée.

Les Mémoires de Gurley Flynn sont également une galerie de portraits : Mother Jones (1835-1930), qui l’inspire beaucoup ; le secrétaire de la Western Federation of Miners, Vincent St John (1876-1929) ; les Irlandais James Connolly (1868-1915), exécuté par les Britanniques après l’insurrection avortée de Dublin en 1916, et James Larkin (1876-1947), le dirigeant du syndicat des travailleurs irlandais des transports ; et « Big » Bill Haywood (1876-1929), également issu de la WFM, et dirigeant le plus important et le plus populaire des IWW, avec lesquels Gurley Flynn finit par rompre.

Quoiqu’écrits presque un demi-siècle plus tard, alors qu’Elizabeth Gurley Flynn était devenue complètement stalinienne, ses Mémoires regorgent de détails très parlants. Par exemple, elle raconte comment lors de certaines grèves, comme celle de Lawrence, des dizaines d’enfants de grévistes sont envoyés dans d’autres villes, parfois à des centaines de kilomètres, dans des familles socialistes qui les nourrissent et les vêtent, avant qu’ils ne reviennent chez eux une fois la grève finie, en gardant pour la vie des liens avec cette deuxième famille.

Ces mémoires de Gurley Flynn sont à la fois politiques, et riches de ces détails concrets qui donnent de la chair aux luttes qu’elle raconte. Le texte est servi par la traduction et par une préface et des notes de contexte intéressantes, bien que marquées par un parti pris anti-léniniste mal venu. On peut cependant saluer l’initiative des Éditions Libertalia, qui permet ainsi à ce texte classique du mouvement ouvrier américain d’être désormais accessible au public français.

Let The Record Show dans Le Monde des livres

jeudi 7 mai 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

publié dans Le Monde des livres du jeudi 7 mai 2026.

Une force collective redoutable et redoutée

L’édition française de Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York, 1987-1993, somme publiée aux Etats-Unis en 2021, est un objet de plus de 1 200 pages. A la fois travail de toute une vie et geste politique, cet ouvrage est doublement singulier : d’une part parce que son autrice, Sarah Schulman, fut elle-même membre d’Act Up-New York entre 1987 et 1992 ; d’autre part parce que cette militante des Lesbian Avengers et de Jewish Voice for Peace, notamment, n’est pas historienne de métier.
Aujourd’hui professeure de creative writing au département d’anglais de l’université Northwestern (Illinois), Schulman s’est d’abord chargée, avec l’aide du cinéaste Jim Hubbard, de recueillir 188 témoignages d’anciens militants. Cet Act Up Oral History Project, commencé en 2001, l’a occupée pendant plus de dix ans. Puis elle s’est replongée dans les archives « papier » d’Act Up, conservées à la New York Public Library.
Le résultat ne laisse pas la plus grande part au drame. C’est l’action qui emporte tout, l’action joyeuse qui permet de puissantes inventions militantes : la « journée du désespoir » pour choquer les consciences, les enterrements politiques sous forme de manifestations de rue, ou la première action d’Act Up à Wall Street, relayée par de nombreux médias américains. L’ambiance très queer et les intrigues amoureuses au sein du mouvement forment, avec le travail militant sérieux qui faisait la réputation d’Act Up, les deux faces d’un groupe où artistes, intellectuels, gays célèbres et homos anonymes se côtoyaient pour la première fois.
Reconnaissance du sida des femmes, accès anticipé à de nouveaux traitements… Les conquêtes d’Act Up sont innombrables. Ce groupe de personnes LGBT en colère revit au fil des pages, et Sarah Schulman décrit parfaitement la transformation de quelques centaines d’individus effrayés par la mort en une force collective redoutable et redoutée, capable de faire céder le mur de l’indifférence et du rejet.
Signalons, de la même autrice, traduit par Emilie Notéris, la nouvelle édition de « La Gentrification des esprits », B42, 168 p., 21 €.

Thomas Doustaly

Entretien avec Sarah Schulman dans Le Monde des livres

jeudi 7 mai 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde des livres du jeudi 7 mai 2026.

Sarah Schulman :
« Avec Act Up, en se mobilisant collectivement, nous avons forcé la société américaine à changer »

L’écrivaine a milité avec Act Up dès sa création, en 1987, pour agir contre le sida. Face à l’oubli menaçant ces années de lutte décisives, elle a écrit « Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York ». Conversation avec une femme d’action. 

Avec sa voix douce et le sourire serein qui ne la quitte jamais, Sarah Schulman ne transpire pas la rage du militantisme. Née en 1958, cette ancienne journaliste – par ailleurs lesbienne et militante féministe – s’engage à Act Up-New York, l’organisation LGBT de lutte contre le sida, dès sa création, en 1987. Devenue autrice à succès d’essais et de romans, et professeure de creative writing à l’université Northwestern, dans l’Illinois, Schulman a publié en 2021 Let the Record Show. Une histoire politique d’Act Up-New York, 1987-1993, que voici traduit. Mouvement majeur de l’histoire politique de la fin du XXe siècle, Act Up-New York a non seulement inspiré la création d’Act Up-Paris, en 1989, mais sert encore de modèle d’action, aujourd’hui, à des mouvements sociaux, notamment écologistes.

Comment êtes-vous devenue l’historienne d’une lutte à laquelle vous avez participé ?

Quand Act Up a été fondé, en 1987, j’écrivais sur le sida depuis plus de cinq ans. En 1980, j’avais 22 ans, et j’ai commencé à écrire pour des journaux féministes et gay. Chaque ville avait des publications lesbiennes et gay à cette époque, pour lesquelles nous travaillions gratuitement. Puis est arrivé l’article du New York Times du 3 juillet 1981 : « Rare cancer seen in 41 homosexuals » [« un cancer rare observé chez 41 homosexuels »], qui a été un choc. Nous ne le savions pas encore, mais il s’agissait des premiers malades – qui allaient mourir – et du début de l’épidémie du sida. J’ai commencé à écrire des articles sur des femmes infectées, des enfants nés séropositifs, et sur les sans-abri qui tombaient malades – il y avait beaucoup de cas à New York à cette époque. J’ai rejoint Act Up en juillet 1987, quelques semaines après la création, et j’y suis restée jusqu’à la scission entre le collectif et les spécialistes des traitements, qui le quittent en 1992.

Qu’est-ce qui vous a décidée ensuite à en écrire l’histoire ?

En 2001, j’étais en voiture à Los Angeles, et j’ai entendu à la radio : « Aujourd’hui, c’est le 20e anniversaire du sida. » Le discours qui suivait minimisait entièrement l’indifférence des Américains vis-à-vis des débuts de la pandémie. Après l’arrivée des trithérapies, qui ont sauvé les personnes séropositives, en 1996, on se dirigeait vers une réécriture de l’histoire qui inventait une bienveillance du « grand peuple américain » ayant vaincu la maladie. Sauf que c’était absolument faux ! Pendant quinze ans, nous n’avions pas pu sauver nos amis malades : tout le monde mourait, et il y avait un niveau de souffrance effroyable. C’est ça qui nous avait mis en colère. Et on était en train de l’oublier… Donc j’ai décroché mon téléphone et j’ai appelé mon ami le cinéaste et documentariste Jim Hubbard, pour lui dire : « Nous devons faire quelque chose. On va créer des données pour Internet. »

Est-ce l’origine de vos interviews des anciens membres d’Act Up ?

Pendant plus de quinze ans, nous avons interviewé 188 survivants d’Act Up-New York, et on a mis tous ces entretiens en ligne sur le site Act Up Oral History Project. Nous sommes à plus de 14 millions de visites aujourd’hui. Notre idée, c’était de transformer la discussion académique sur l’histoire du sida : nous espérions que des universitaires s’emparent de ce matériel. Mais ils ne l’ont pas fait. La charge de raconter cette histoire nous incombait encore. En trois ans, j’ai écrit ce livre de 600 pages en anglais, qui en fait le double en français ! Avant cela, avec Jim, nous avons tourné le film United in Anger : A History of Act Up [« unis dans la colère : une histoire d’Act Up »], qui est sorti en 1992.

Les anciens d’Act Up ont-ils facilement accepté de vous parler ?

En tant qu’ancienne d’Act Up moi-même, je connaissais tous les autres. Nous avons fait passer le message : qui veut être interviewé le sera. C’était très facile, parce que les gens étaient très fiers de ce qu’ils avaient fait. Ce qui a aussi facilité les choses, je crois, c’est que tout le monde ou presque est en psychothérapie, à New York, et souvent avec des thérapeutes femmes, juives et de mon âge. Des femmes qui me ressemblaient et en qui ils avaient confiance. Ils étaient très à l’aise pour me parler !

Il y a en filigrane du livre l’idée qu’on peut s’en emparer comme d’un manuel pour un militantisme d’aujourd’hui. Etait-ce le projet initial ou est-ce que cette fonction militante du livre s’est imposée en l’écrivant ?

Il s’agissait d’abord de comprendre et d’expliquer comment Act Up avait gagné certaines batailles. L’idée de départ n’était certainement pas nostalgique. Vous le savez, les hommes gay au début des années 1980 étaient une minorité très opprimée, pour le logement, au travail et dans les familles, où l’homophobie était la norme. La violence des policiers vis-à-vis des gays était un sport national, aux Etats-Unis. On était sans droits. Or, avec Act Up, en se mobilisant collectivement, en s’unissant, nous avons forcé la société américaine à changer. C’est ça la grande victoire. Qu’est-ce qu’on peut apprendre de ça aujourd’hui ? Je suis moins une historienne que quelqu’un qui veut être utile.

En France, Didier Lestrade a publié, en 2000, un livre plus personnel que le vôtre, « Act Up. Une histoire » (Denoël). Votre histoire à vous compile des centaines d’entretiens, et montre toute la diversité du mouvement new-yorkais…

D’abord, notez que moi aussi j’écris à la première personne. Je ne sais pas pour Lestrade, mais notre projet, à Jim et moi, c’était de faciliter l’expression de tous les membres, et de parler des conflits et des contradictions. Les minorités ont été invisibilisées par une mémoire d’Act Up un peu trompeuse comme un mouvement de jeunes gays blancs. Non ! Il a fallu les femmes féministes, les Latinos et les gays de la génération Stonewall [la révolte de 1969] pour transmettre une culture politique qui a été le socle d’Act Up. J’ai laissé tous ces gens parler, même quand je n’étais pas d’accord avec eux, sur l’efficacité de telle action par exemple, ou sur le souvenir d’une réunion importante.

Vous consacrez des pages très précises aux figures les plus connues d’Act Up-New York, mais vous contestez à Larry Kramer (1935-2020) le statut de fondateur qu’on lui prête souvent…

Sur les 188 personnes que j’ai interviewées, pas une n’a dit que Larry était le chef ou le fondateur d’Act Up. C’est une perception de l’extérieur, liée à sa notoriété, à ses contacts dans les médias et au fait qu’il avait la voix la plus forte. A son narcissisme aussi, sans doute. C’est le monde extérieur – et Larry lui-même – qui a inventé cette légende. Mais ce n’est pas la vérité. Act Up-New York a toujours été un collectif.

Quand le livre a été publié aux Etats-Unis, en 2021, la situation politique du pays n’était pas la même qu’aujourd’hui. Pourtant, à la lecture de vos pages sur la présidence de George Bush (1989-1993), avec en toile de fond la guerre en Irak et la voracité des firmes pharmaceutiques, on est saisi par la ressemblance avec celle de Donald Trump…

Sauf que c’est cent fois pire : c’était horriblement dur, mais maintenant c’est un cataclysme. Trump et ses équipes ont un projet fasciste. Je crois qu’avec Act Up-New York et tout le mouvement de lutte contre le sida nous avons sauvé des centaines de millions de vies. Or, Trump supprime tous les programmes mondiaux et toutes les aides fédérales pour la prévention et la prise en charge du sida. Il est en train de créer la possibilité d’une nouvelle pandémie de sida. C’est affreux de voir ça, Trump agit en hors-la-loi.
De ce constat très sombre, vous tirez une idée assez belle mais un peu dramatique : Act Up-New York incarnerait la dernière victoire de la gauche américaine. Vraiment ?
Vous avez raison, c’est faux ; d’autant plus que nous avons, depuis le 1er janvier, un nouveau maire à New York – Zohran Mamdani – que nous adorons et qui a une vision de l’avenir. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un aussi bon candidat pourrait être élu. Son élection nous donne beaucoup d’espoir. Elle est là, la dernière victoire de la gauche américaine.

Propos recueillis par Thomas Doustaly