Le blog des éditions Libertalia

May Picqueray la réfractaire dans la revue Brasero

lundi 9 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans la revue Brasero (automne 2021).

Née en 1898 et décédée en 1983, Marie-Jeanne (dite May) Picqueray a passé son enfance en Bretagne dans une famille modeste dont la mère l’élève avec dureté. Après un séjour au Canada, elle revient en France où son premier mariage est un échec. Elle travaille alors comme interprète et dactylo.
Arrivée à Paris en 1918, elle y rencontre un étudiant en médecine serbe, Dragui Popovitch, qui lui fait découvrir les idées anarchistes grâce aux conférences de Sébastien Faure, début d’un engagement de toute une vie. Elle adhère aux Jeunesses anarchistes des 5e et 13e arrondissements et aux Jeunesses syndicalistes, tout en militant activement en faveur de Sacco et Vanzetti. Devenue secrétaire administrative de la Fédération unitaire des métaux de la CGTU après la scission de la CGT, elle est désignée pour accompagner son secrétaire général, l’anarcho-syndicaliste Lucien Chevalier (1894-1975), au congrès de novembre 1922 de l’Internationale syndicale rouge à Moscou (ISR). Sur le chemin, ils s’arrêtent à Berlin, avec d’autres compagnons syndicalistes, pour rencontrer Rudolf Rocker, Emma Goldman et Alexandre Berkman, qui les informent de la répression contre les anarchistes et les ouvriers en URSS. Arrivés à Moscou, entre deux séances du congrès de l’ISR où Chevalier défend l’indépendance syndicale par rapport aux partis politiques, ils parviennent à fausser compagnie à leurs « interprètes » – des membres de la Tchéka – pour rendre visite à des militants anarchistes. Ils plaident aussi la cause des anarchistes emprisonnés auprès des autorités et obtiennent la libération de Mollie Steimer et Senya Flechine. Au cours d’un repas officiel en présence de Trotski, elle n’hésite pas à chanter Le Triomphe de l’anarchie devant ses hôtes médusés. Après avoir été secrétaire d’Emma Goldman à Saint-Tropez lors de la rédaction des mémoires de celle-ci, May sera employée notamment par les Quakers américains et aidera par tous les moyens possibles les « indésirables » de toutes nationalités, internés dans les camps du Sud-Ouest de la France (Gurs, le Vernet d’Ariège) avant de regagner Paris clandestinement en 1941 et d’intégrer un réseau qui fabrique des faux papiers et recherche des refuges pour des évadés français d’Allemagne. Membre du syndicat des correcteurs en 1945 (elle travaillera notamment au Canard enchaîné), elle adhère à la Fédération anarchiste en 1957 et, dans les années 1970-1980, fonde le journal Le Réfractaire et participe aux mobilisations contre l’extension du camp militaire du Larzac et à la résistance des habitants de Plogoff contre un projet de centrale nucléaire.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette vie aussi digne que bien remplie mais, à l’heure de cette réédition, une constatation s’impose. May Picqueray a appartenu à une génération qui a su d’emblée refuser contre vents et marées l’imposture de la prétendue « révolution d’Octobre » et considérer le « socialisme réel » comme ce qu’il était en réalité : un régime totalitaire et un capitalisme d’État. Son grand mérite est d’avoir su lutter à contre-courant, malgré d’immenses difficultés, tout en préservant les faibles chances d’un renouveau. Et c’est pour cela qu’il faut lire, et relire, un tel témoignage. À l’heure actuelle, cependant, la majorité du mouvement anarchiste organisé se contente d’accompagner les vestiges de la gauche et de l’extrême gauche dans ses errements, voire dans ses reniements. Mais c’est une autre histoire…

Charles Jacquier

La Ferme des animaux dans la revue Brasero

lundi 9 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans la revue Brasero, automne 2021.

Lire Orwell, notamment La Ferme des animaux, aujourd’hui

Il a beaucoup été question de George Orwell (1903-1950) ces derniers mois : nouvelles et multiples traductions de ses deux romans les plus célèbres (La Ferme des animaux et 1984 ou Mille neuf cent quatre-vingt-quatre), adaptations du dernier en bandes dessinées, réédition de sa biographie par Bernard Crick, rééditions (ou traduction) d’essais sur son œuvre, entrée de l’auteur dans la célèbre collection de la Pléiade avec une nouvelle traduction. N’en jetez plus !
Que s’est-il donc passé pour arriver à ce curieux emballement ? Au royaume éthéré des idées, les faits sont souvent terre à terre : soixante-dix ans après sa mort, les écrits de George Orwell entraient dans le domaine public et devenaient libres de droits. Les traductions de La Ferme des animaux et de 1984 étant anciennes, Gallimard décida d’occuper le terrain : la maison proposa une nouvelle traduction de 1984, puis le volume de la Pléiade déjà mentionné. Enfin, elle reprit la traduction de la Pléiade, sans l’appareil critique, pour la nouvelle édition de poche de La Ferme des animaux et de 1984. Il y a donc trois traductions différentes de 1984 chez le même éditeur. Tout cela, bien sûr, au nom de la sacro-sainte littérature dont l’entrée dans la Pléiade constitue une sorte de canonisation. Et en oubliant au passage que George Orwell se définissait lui-même comme « un écrivain politique – en donnant autant de poids à chacun des deux mots » : « son souhait le plus cher » n’avait jamais été de faire de la littérature pure, mais de « pouvoir transformer l’essai politique en une forme d’art ».
Il en résulta l’idée que la critique hâtive associa l’œuvre d’Orwell à la maison de la rue Sébastien-Bottin. Alors même qu’elle s’était contentée du service minimum durant des décennies, en proposant seulement ses deux plus célèbres romans. Le minimum aurait été de rappeler que ce n’était pas ce « grand éditeur » qui permit aux lecteurs francophones de découvrir l’œuvre de George Orwell mais, durant les années 1980 et 1990, les éditions Ivrea (ex-Champ libre) qui traduisirent ses autres livres et entreprirent, en collaboration avec les éditions de l’Encyclopédie des nuisances, la traduction des quatre volumes essentiels des Essais – Articles – Lettres. Et, au cours des années 2000, c’est un autre « petit éditeur », Agone, qui proposa la traduction intégrale des chroniques d’Orwell dans Tribune, ses Écrits politiques (des articles qui n’avaient pas été retenus par sa veuve dans les Essais), un choix de sa correspondance, Une vie en lettres, et deux essais, l’un de John Newsinger, La Politique selon Orwell (2006), l’autre de James Conant, Orwell ou le pouvoir de la vérité (2012).
Ce rappel relativise la contribution de Gallimard à la diffusion de l’œuvre de George Orwell, réduite à la seule politique du prestige sur papier-bible et de l’occupation médiatique, pour ne pas dire plus trivialement du tiroir-caisse. Et au moins mentionner les éditeurs qui s’en sont véritablement préoccupés et ont fait en amont l’essentiel du travail.
Si ses trois chefs-d’œuvre sont bien Hommage à la Catalogne, La Ferme des animaux et Mille neuf cent quatre-vingt-quatre, tout un chacun gagnera donc à se reporter aux éditions et aux traductions que proposent respectivement Ivrea, Libertalia et Agone – d’autant que le premier ne figure chez Gallimard que dans la Pléiade et que les deux suivants, outre une traduction souvent jugée meilleure, offrent des éditions augmentées avec préface et appareil critique qui ne figurent pas dans la collection Folio-Gallimard. Quant à La Ferme des animaux – cette fable sur la révolution russe et sa trahison – qui est son livre le plus accessible pour toute personne voulant commencer à lire Orwell, il faut rappeler que c’est « certainement son œuvre la plus parfaite – la seule aussi dont il fût lui-même vraiment satisfait » et que ladite édition Libertalia reproduit en annexe la préface à l’édition ukrainienne de 1947 et le projet non retenu de préface à l’édition anglaise de 1945 qui définissent les objectifs de ce livre. Dans la première, il écrit que « rien n’a davantage contribué à la corruption de l’idée originelle du socialisme que la croyance selon laquelle la Russie est un pays socialiste et que tous les agissements de ses dirigeants doivent être excusés et justifiés, voire imités ». Cela dit bien en quoi « la lutte antitotalitaire d’Orwell ne fut que le corollaire de sa conviction socialiste », comme le souligne Simon Leys. Et dans le second texte, il s’en prenait à la falsification et à la malhonnêteté en tant que telles des intellectuels en soulignant : « Troquer une orthodoxie pour une autre n’est pas forcément un progrès. L’esprit qui fonctionne comme un gramophone, voilà l’ennemi – qu’on soit d’accord ou non avec la chanson du disque qui tourne dessus à tel ou tel moment. »
Ce n’est pas non plus Gallimard qui a enfin proposé une traduction du livre de l’anarchiste canadien George Woodcock (1912-1995) mais, là aussi, un « petit éditeur » (Lux), qui permet aux francophones de lire enfin ce bel essai plus de cinq décennies après sa parution en anglais. Woodcock rapportait ses souvenirs sur l’ami, connu entre 1942 et 1949, l’imaginant sous les traits de Don Quichotte. Il se penchait ensuite longuement sur ses écrits d’une manière précise et équilibrée, sans jamais tomber dans l’hagiographie. Qualifiant sa prose de « cristalline » et Orwell lui-même d’homme « bon et indigné », il considérait que celui-ci avait toujours été « en quête de la vérité parce qu’il savait qu’elle seule pourrait assurer la survie de la liberté et de la justice ». Il est toutefois regrettable que le titre original The Crystal Spirit n’ait pas été conservé ou transposé en français car il synthétise parfaitement le propos de Woodcock…
Parmi les rares commentateurs francophones d’Orwell, Jean-Claude Michéa occupe une place à part. Auteur en 1995 d’un essai remarqué, régulièrement réédité, il est aujourd’hui repris avec un inédit (Orwell anarchiste tory). Il pose une question essentielle : l’intelligentsia de gauche contemporaine a-t-elle « rompu d’une façon ou d’une autre avec les schémas classiques de la double pensée et de l’esprit de gramophone » ? En l’occurrence, poser la question, c’est y répondre et il n’y a nul besoin de partager toutes les analyses de Michéa pour insister sur la nécessité de lire et de relire Orwell dans cette perspective, à une époque où les « petites orthodoxies malodorantes » se doublent d’un irrationalisme et d’une inversion des valeurs manifestes. Il faut donc redire, après Simone Leys, qu’« aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat ».

Charles Jacquier

Rino Della Negra dans Le Mag de la Seine-Saint-Denis

mercredi 4 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Mag de la Seine-Saint-Denis, le 28 avril 2022.

Rino Della Negra,
Une étoile rouge ne meurt jamais

Rino Della Negra, fusillé à 20 ans avec ses camarades du groupe Manouchian, est une figure de la Résistance et du Red Star où il fit un trop court passage. Deux historiens, dans une biographie passionnante, nous replongent dans cette vie si courte et si dense fauchée par les balles nazies.

En ce début de saison 1943-1944, le Red Star Olympique vient d’engager un jeune joueur très prometteur du nom de Rino Della Negra. Le club vit des années fastes et l’engagement de cet ailier droit, rapide comme l’éclair – il court le 100 mètres en 11 secondes – et de surcroît buteur et dribbleur hors-pair, promet de beaux lendemains au club audonien.
En cette année 1943, le club est tenant de la Coupe de France et compte bien grâce à l’arrivée de Rino rajouter une ligne de plus à son palmarès. Dans une nouvelle que lui a consacré Didier Daeninckx, on peut lire ces propos qu’il lui fait tenir : « C’est pourtant simple : [avec le ballon] on danse ensemble. Il faut apprendre la légèreté. Le football c’est aérien. Observe un ballon, ça vole, ça rebondit, ça virevolte… Quand je suis au milieu de la pelouse, c’est comme quand j’invite une fille sur la piste de danse. Je la guide en douceur. J’ai l’impression d’être monté sur roulettes, d’être aussi souple que la môme caoutchouc ! Si tu restes planté sur tes guibolles comme sur des échasses, tu ne feras rien de bon. » Ce matin d’hiver, Rino, pour la première fois, est absent de l’entraînement sur la pelouse du Stade de Paris, à Saint-Ouen, le futur stade Bauer. Caprice de jeune homme ou refus de se plier à la discipline sportive ? Non, Rino Della Negra a refusé de répondre à sa convocation pour partir en Allemagne accomplir le Service du travail obligatoire. Il disparaît et rentre en résistance active contre l’occupant nazi. Le voilà clandestin.
Le 21 février 1944, Rino Della Negra et 21 partisans du groupe Manouchian, FTP-MOI (Main-d’œuvre immigrée) sont fusillés au fort du Mont-Valérien. La 23e membre de ces francs-tireurs et partisans, Olga Bancic, sera décapitée cinq mois plus tard en Allemagne. Ils sont accusés d’être des criminels, d’avoir participé à la résistance armée, organisant des attentats contre des hauts gradés allemands ou des collaborationnistes.
Rino Della Negra est né en 1923 à Vimy, dans le Pas-de-Calais, de parents italiens. Son père, briquetier, fait partie de ces nombreux ouvriers qui ont quitté l’Italie au lendemain de la Première Guerre mondiale pour fuir le chômage et la pauvreté, mais aussi pour aider à reconstruire le pays. Rino et sa famille s’installent en banlieue parisienne à Argenteuil, dans un quartier appelé la « Petite Italie ». Il grandit là, jouant à la pétanque et au foot au sein d’une communauté où l’entraide est toute naturelle. A 14 ans, il quitte l’école et devient ouvrier ajusteur aux usines Chausson où son travail consiste à préparer, monter et ajuster au mieux les radiateurs pour automobiles et camions. Autour de lui, quand la guerre civile éclate en Espagne, il voit certains de ses amis s’engager dans les Brigades internationales. Mais toujours autant passionné par le sport, en particulier le football, il joue dans les clubs locaux et accumule avec ses équipes les victoires, remportant ainsi la Coupe de la Seine « corpo » en 1938.
Dès son passage à la clandestinité, Rino, grâce à ses amis, intègre les réseaux de résistance communiste FTP, puis le 3e détachement, composé uniquement d’Italiens, des MOI, dans le légendaire groupe Manouchian. Il possède des faux papiers au nom de Chatel, mais ce passage à la clandestinité recouvre des formes étonnantes. Rino continue non seulement à voir ses parents, ceux-ci ignorant tout de ses activités de résistant, et en plus ne met pas fin à ses activités de footballeur. Une double vie, qui, aussi surprenant que cela apparaisse, lui évite d’être repéré, alors que le groupe Manouchian est pisté par 200 agents des Brigades spéciales.
Dans les années 2000, la figure de Rino Della Negra devient un véritable mythe pour les supporters du Red Star. Des chants et des banderoles lui sont dédiés et le mettent à l’honneur. Une plaque commémorative, apposée à l’entrée du stade Bauer de Saint-Ouen a été inaugurée lors du soixantième anniversaire de sa mort. Une rue de la ville portera bientôt son nom, et quant à la tribune nord abritant le kop que les supporters avaient d’eux-mêmes baptisée du nom de Rino, elle le sera officiellement très prochainement une fois que le futur stade sera rénové.

Claude Bardavid

Rino Della Negra sur le site Nonfiction

mercredi 4 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site Nonfiction, le 14 avril 2022.

Rino Della Negra :
le jeune footballeur du « groupe Manouchian »

Dans cet entretien, Jean Vigreux et Dimitri Manessis reviennent sur leur biographie de l’ouvrier immigré, footballeur en banlieue parisienne, partisan des FTP-MOI, mort en martyr à 20 ans.

Jean Vigreux est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté et directeur de la Maison des sciences de l’Homme de Dijon. Il est spécialiste du Front Populaire et de la Résistance. Dimitri Manessis, docteur en histoire contemporaine, est chercheur associé au laboratoire LIR3S, de l’Université de Bourgogne Franche-Comté. Ils reviennent tous les deux sur leur biographie Rino Della Negra, footballeur et partisan, publiée par Libertalia.

Nonfiction : Comment expliquer votre intérêt pour ce sujet original, Rino Della Negra pouvant être considéré comme une figure quelque peu oubliée, bien qu’il existe, comme vous le rappelez, une tribune à son nom dans le stade du Red Star ? Bien peu savent en effet, y compris parmi les supporters du Red Star, qu’il fut un partisan du Groupe Manouchian, exécuté pour faits de Résistance. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous plonger dans ses archives que vous détaillez dans le livre ?

Dimitri Manessis : Nous avons été amenés vers ce sujet par des acteurs assez inattendus dans le champ des études historiques, à savoir les supporters d’un club de football de banlieue. C’est en réalité grâce à eux et à leur action que nous avons rencontré la figure de Rino Della Negra. Fréquentant depuis 2016-2017 les tribunes du Red Star, je me suis procuré une écharpe sur laquelle était inscrit le nom de Rino Della Negra – écharpe vendue non par le club mais par les supporters eux-mêmes. J’avais déjà entendu parler de cette figure résistante parmi les anciens joueurs, sans en savoir beaucoup plus. Or, alors que je portais cette écharpe lors d’un séminaire à l’Université de Bourgogne, mon directeur de thèse de l’époque, Jean Vigreux, m’interroge sur sa signification. Dès le lendemain, pris d’un vif intérêt pour le sujet, il m’a proposé qu’on se lance dans un travail de recherche… et c’est comme cela que tout a commencé.

Jean Vigreux : Ce n’est pas très bien qu’un directeur de thèse fasse une telle proposition malhonnête à son doctorant qui doit rédiger sa thèse ! Depuis Dimitri l’a très bien terminée, elle est même publiée aux éditions universitaires de Dijon et j’en suis très fier et très heureux ! Elle porte sur les secrétaires généraux du PC au moment du Front populaire, pour la province, complétant la thèse de Bernard Pudal sur le groupe dirigeant du PCF dans les années 1930. Comme Dimitri, j’avais une image très floue de Rino Della Negra au départ. Je ne trouvais pas plus d’informations en me renseignant sur les fusillés du Groupe Manouchian des FTP-MOI, dont je connaissais un peu l’histoire, ni en regardant la notice du Maitron des Fusillés. Mais le détachement italien est le moins connu des groupes qui le constituait, notamment en comparaison avec les Arméniens.
Pour mener cette recherche, nous avons bénéficié d’éléments favorables : l’ouverture des archives de la Seconde Guerre mondiale en 2015, au Service historique de la Défense (SHD) de Vincennes, mais aussi la consultation des archives de la Défense à Caen, ainsi que celles de la Préfecture de Police de Paris, qui sont désormais au Pré-Saint-Gervais, sans oublier les archives nationales (archives des juridictions et de la police judiciaire). Au-delà de ces archives officielles, nous avons également eu accès aux archives familiales et privées, notamment par le biais de la belle-sœur de Rino Della Negra. Cette rencontre entre la grande Histoire et la « petite » nous permet d’avoir une perspective d’histoire sociale « par le bas ». Nous partageons cette vision de la Résistance, non seulement par ses idées et ses valeurs, mais aussi par les parcours individuels de ceux qui l’on faite au quotidien dans la clandestinité, avec tous les dangers encourus.

Ce qui est d’autant plus original dans le parcours de Rino Della Negra est cette triple trajectoire : immigrée, ouvrière et sportive. Est-ce cela qui vous a aussi intéressé dans cette biographie ?

DM : Il est certain que ce sont trois thématiques qui nous ont guidées dès le début. Mais il faut bien comprendre de quel football on parle à cette époque-là. Rino lui-même participe à une grande diversité de clubs dans sa courte carrière d’amateur puisqu’il n’a jamais été professionnel. Il a d’abord joué dans des petits clubs de banlieue puis dans le « sport corpo », en lien avec le monde ouvrier, puis dans le club de la Jeunesse sportive d’Argenteuil qui, lui, est affilié à la FSGT. On retrouve là tous les enjeux du sport travailliste ou ouvrier. Il joue d’ailleurs au football – la grande passion de sa vie – mais il participe aussi à des clubs omnisports en sa qualité d’ouvrier de la métallurgie parisienne, en cette période de Front populaire durant laquelle l’ouvrier métallurgiste devient une figure de proue de la lutte. On perçoit ainsi l’enjeu de la politisation par le sport, son club d’Argenteuil portant, avant qu’il ne le rejoigne, le nom de Jean Jaurès.
Puis, au début des années 1940, la FSGT est progressivement purgée de ses cadres communistes. À cet égard, les sportifs sont des membres à part entière de ces sociétés ouvrières traversées par des enjeux politiques. Bien entendu, les engagements des sportifs d’aujourd’hui, à l’heure du « foot business » et du « star system » n’ont rien de comparable, mais on retrouve parfois, malgré tout, cette dimension politique (à gauche comme à droite, d’ailleurs). Le monde du football, hier ou aujourd’hui, nous dit beaucoup sur les conflits et contradictions politiques et sociales de notre monde.

JV : Cette triple dimension, immigrée, ouvrière et sportive, renvoie à une histoire populaire dans laquelle nous nous inscrivons, comme celle qu’a proposée Michèle Zancarini-Fournel, ou encore celle de Gérard Noiriel, inspiré par Howard Zinn. Nous nous intéressons en particulier aux enjeux de l’immigration économique de l’entre-deux-guerres, le père (briquetier) de Rino Della Negra arrivant du Frioul dans le Pas-de-Calais, là où il faut reconstruire la France, dans sa partie la plus durement touchée par la Première Guerre mondiale. Comme l’a retracé Pierre Milza, cette immigration italienne est autant une immigration économique que politique, marquée par l’antifascisme d’une communauté qui fuit les « chemises noires ».
Puis en 1926, quand Rino a 3 ans, la famille se retrouve à Argenteuil, où il existe déjà une immigration italienne importante qui va accueillir les réfugiés antifascistes, en particulier dans le quartier Mazagran, dans une forme de sociabilité ouverte à d’autres communautés populaires et ouvrières locales, notamment au sein des cafés. Les « maisons du peuple » (pour reprendre l’expression de Balzac) permettent un processus de politisation par la discussion et les loisirs. Nous avons été surpris à cet égard par le fait que, sur les photos qui montrent ces jeunes jouant aux boules, Rino Della Negra fait plus vieux que son âge, avec déjà une conscience ouvrière très forte, lui qui travaillait à l’usine depuis qu’il avait 14 ans. Cette « banlieue rouge », ouvrière et populaire, largement exclue de l’enseignement secondaire et supérieur sous la IIIe République, était marquée par une identité politique très forte, Argenteuil faisant partie des municipalités gagnées par le PC en 1935, dont Gabriel Péri avait été élu député dès 1932. Les copains de Rino Della Negra, plus âgés que lui, partirent ensuite combattre dans les Brigades internationales.

Au-delà de ces aspects politiques et sociaux, l’ouvrage laisse apparaître une dimension héroïque dans le parcours de Rino Della Negra, tout à fait admirable de courage dans son entrée dans la clandestinité, puis dans la lutte armée, jusqu’à son arrestation et son exécution. Dans votre dernier chapitre, vous revenez sur la mémoire du résistant comme du groupe des FTP-MOI et en particulier du groupe Manouchian. Est-ce que c’est aussi pour faire revivre cette mémoire de l’Affiche rouge, qui a été portée à l’écran et qui est connue dans son ensemble mais peu sur le plan des parcours individuels, et pour la faire mieux connaître d’un public plus large, que vous avez écrit cet ouvrage ?

DM : L’engagement est visible à travers le travail et la rigueur que nous nous sommes imposés pour réaliser ce livre. Ensuite, les conclusions que certains voudraient en tirer leur appartiennent, mais il est sûr que le simple fait de s’inscrire dans une histoire sociale et populaire du politique peut être apparenté à nos yeux à une forme d’engagement. Au-delà des aspects de mémoire, nous avons voulu faire de l’histoire — les relations entre l’histoire et la mémoire étant bien entendu très complexes. Il se trouve que c’est par le prisme de la mémoire revivifiée par l’engagement politique des supporters du Red Star que nous avons pu nous saisir ce cet objet en tant qu’historiens. Évidemment, les thématiques abordées dans l’ouvrage – l’immigration, la place des étrangers dans la Résistance, la lutte contre l’occupant et la collaboration – sont, qu’on le veuille ou non, des sujets qui sont réapparus sur le devant de la scène médiatique au moment où le livre était publié. Cela n’avait rien de prémédité de notre part mais nous avons estimé que si ce travail historique pouvait servir à éclairer un certain nombre d’enjeux et de débats actuels, nous n’allions pas nous en plaindre.
À titre d’anecdote, j’étais il y a quelques jours invité par la ville de Tremblay, où le club de football a présenté la vie de Rino Della Negra dans une salle remplie de jeunes d’une quinzaine d’années, tous joueurs ou joueuses du club. En tant qu’historien, j’étais ravi puisque notre démarche trouvait tout son sens : évoquer face à un public de jeunes footballeurs de banlieue le parcours exemplaire d’un jeune footballeur de banlieue pendant la Résistance a permis à mon propos de trouver une certaine puissance. On pouvait constater chez ces jeunes une forme d’identification à Rino Della Negra, dans un contexte évidemment bien différent du sien. Faire de l’histoire populaire, c’est aussi savoir s’adresser à un public populaire, à travers des livres à un prix accessible, illustrés et agréables à lire et à regarder (à travers le cahier iconographique final issu des archives).

JV : C’est une histoire scientifique engagée, fondée sur l’administration de la preuve. Tout ce que nous avons avancé a été recroisé par des sources car nous ne voulions pas d’un récit hagiographique. Bien entendu, on peut sentir notre empathie, je dirais même notre sympathie, pour le sujet – j’ai à chaque fois une émotion très forte lorsque je relis les deux dernières lettres de Rino Della Negra qui, à 20 ans, s’est sacrifié pour la Résistance. Oui c’est une histoire engagée face à la conception du roman national, portée en particulier par l’extrême droite française qui falsifie l’histoire.
Mais nous avons voulu garder une scientificité dans notre démarche. Nous avons dû d’ailleurs bien chercher pour reconstituer tout le parcours de Rino Della Negra car nous n’arrivions pas à comprendre certains aspects de sa vie : il était joueur au Red Star sous sa véritable identité de septembre à novembre 1943, et en même temps, il était clandestin et engagé dans la lutte armée. Pour moi qui travaille depuis de nombreuses années sur la Résistance, c’était impensable car les Résistants avaient l’habitude de tout cloisonner. Or, non seulement il n’a pas cloisonné, mais en plus il n’était pas connu des services de police : il n’a été repéré que le 12 novembre 1943, au moment où il a été arrêté. Sa fiche de police est éloquente sur ce point : on ne lui connaît que cette action. Toutes ses activités du printemps à l’automne 1943 n’étaient pas connues. Le culot ou l’insouciance payent peut-être plus dans certaines circonstances. Cette double vie de footballeur et de partisan nous a interrogé comme historiens. Mais nous l’avons recroisé par les sources. C’est notre conception d’une histoire de la Résistance, à la fois engagée et scientifique.

Damien Augias

Rino Della Negra sur le blog des Clionautes

mercredi 4 mai 2022 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le blog des Clionautes, le 14 avril 2022.

Dimitri Manessis et Jean Vigreux ont été conduits à s’intéresser à la vie et à l’engagement résistant d’un jeune footballeur français d’origine italienne au talent exceptionnel, Rino Della Negra.
 
Dimitri Manessis est docteur en histoire contemporaine, chercheur associé au laboratoire LIR3S, de l’Université de Bourgogne Franche-Comté. Sa thèse, Les secrétaires régionaux du Parti communiste français (1934-1939), Du tournant antifasciste à l’interdiction du Parti, vient d’être publiée aux Éditions universitaires de Dijon avec une préface de Jean Vigreux sous la direction duquel la thèse a été réalisée.

Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne, Jean Vigreux est un historien du mouvement social, du Parti communiste et de la Résistance. Sa thèse sur Waldeck Rochet (Waldeck Rochet, du militant paysan au dirigeant ouvrier, sous la direction de Serge Berstein, puis son étude sur le communisme rural intitulée « La Faucille après le marteau » l’ont conduit à travailler sur l’histoire du communisme rural et sur la politisation des campagnes. Succédant à Serge Wolikow, il est actuellement directeur de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) de Dijon. Il est l’auteur d’une récente histoire du Front populaire, historiographiquement novatrice, publiée sous le titre L’échappée belle. Il est l’auteur du volume Croissance et contestations 1958-1981 dans l’Histoire de la France contemporaine au Seuil, le coauteur d’une Histoire du Parti communiste et l’auteur d’une Histoire du Congrès de Tours. Il est aussi un spécialiste de l’histoire de la Résistance, particulièrement dans la Nièvre et dans le Morvan : il a rédigé une solide préface historiographique qui ouvre la réédition de la thèse de Jean-Claude Martinet, Histoire de l’Occupation et de la Résistance dans la Nièvre. Il est le fils de l’historien Marcel Vigreux, cofondateur avec l’historien Jean-René Suratteau de l’Association pour la Recherche sur l’Occupation et la Résistance en Morvan (ARORM), puis du musée de la Résistance de Saint-Brisson. Après en avoir été le président, il est le conseiller historique de l’association « Morvan, Terre de Résistances – ARORM », qui réunit depuis 2014, le musée de la Résistance en Morvan installé dans la Maison du Parc naturel régional du Morvan à Saint-Brisson, les Chemins de mémoire aménagés dans le massif et le mémorial de Dun-les-Places, inauguré par le président de la République en juin 2016.

Une étude documentée, croisant divers champs historiographiques, rigoureuse et attachante.

Historiens de la gauche et du mouvement social, sans doute amateurs de football, Dimitri Manessis et Jean Vigreux ont été conduits à s’intéresser à la vie et à l’engagement résistant d’un jeune footballeur français d’origine italienne au talent exceptionnel, Rino Della Negra, exécuté avec les autres membres du Groupe Manouchian au Mont Valérien, le 21 février 1944, après plusieurs mois d’intense activité résistante armée au sein des FTP-MOI. Ils y consacrent un livre très documenté, installé au croisement de plusieurs champs historiographiques, rigoureux et attachant.
Étude documentée par une recherche dans de nombreux dépôts d’archives, municipaux, départementaux et nationaux : Archives nationales, Service historique de la Défense (Vincennes), archives de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG, Caen), archives de la préfecture de Paris, archives de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. À cette documentation s’ajoutent des archives privées très riches et les comptes rendus de nombreux entretiens. Les pages consacrées à la sitographie et à la bibliographie thématique confirment l’ampleur de la recherche.

Étude touchant à plusieurs champs historiographiques : l’histoire de la Résistance et de sa répression, particulièrement celle des FTP et du groupe Manouchian ; l’histoire politique et sociale ; l’histoire des migrations et de l’émigration antifasciste italienne en particulier ; l’histoire du sport et du football ; l’histoire de la mémoire, en particulier celle de l’Affiche rouge.
Étude rigoureuse, structurée en quatre parties, « Jeunesse et éclosion d’un jeune footballeur », « Réfractaire, clandestin et lutte armée », « De l’arrestation à l’exécution, le procès de l’Affiche rouge », « Mémoires », déclinées chacune en paragraphes explicites dotés de notes infrapaginales et complétées par un carnet photo, une solide bibliographie et un index.

Étude attachante enfin, parce que les auteurs savent nous faire partager la profonde empathie qu’ils ont pour ce jeune homme dont on sent qu’il est bien plus pour eux qu’un objet d’étude, footballeur doué au seuil d’une grande carrière, heureux de vivre et amoureux de la vie, et qu’ils ont au-delà pour la classe ouvrière de la banlieue rouge au temps du Front populaire. Attachante aussi pour le message très actuel qu’elle porte sur l’accueil, l’intégration, le vivre-ensemble et le progrès social.

Jeunesse et éclosion d’un footballeur

Rino Della Negra est né à Vimy (Pas-de-Calais) en 1923. Ses parents, originaires du Frioul, sont arrivés en France lorsque le fascisme s’installait en Italie et font partie des 6 500 Italiens installés dans le Pas-de-Calais en 1926. Son père travaille à la briqueterie qui participe alors à la reconstruction des territoires dévastés par la Grande guerre. Quand le travail vient à manquer, en 1926, la famille s’installe à Argenteuil où les Italiens sont nombreux. Bon élève, Rino obtient son certificat d’étude et partage les loisirs de son époque avec ses copains, au premier rang desquels, le football. « Cette petite Italie au cœur d’Argenteuil n’est pas seulement un îlot de solidarité et de fraternité, c’est aussi un cadre de politisation, un lieu de combat social et antifasciste […]. Le Parti communiste français, qui mène un intense travail politique au sein des milieux ouvriers issus de l’immigration, trouve ici un terreau favorable à ses discours et à son action. » Le maire élu en 1935 soutient le Front populaire ; « Argenteuil est un laboratoire municipal du Front populaire où l’éducation, les loisirs et le sport deviennent des vecteurs de socialisation des habitants ». L’enfance de Rino Della Negra se déroule dans un milieu marqué par l’antifascisme et l’attrait pour le sport. Il devient ouvrier à 14 ans, est confronté aux grèves, aux licenciements, au départ de ses amis pour les Brigades internationales. En 1938, Rino obtient la naturalisation française. De 1940 à 1942, il est ouvrier et vit dans le milieu italien d’Argenteuil.
« Le football est au cœur de sa vie, sa passion, non seulement pour le jeu mais aussi pour l’esprit d’équipe et de camaraderie. » Il joue dans un club affilié à la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail), créée en 1934 dans l’élan unitaire du Front populaire, avec un objectif d’éducation citoyenne, démocratique et laïque. Rino est un grand sportif qui fait aussi de l’athlétisme, spécialement mais pas seulement de la course de vitesse. Dans la mesure où il court le 100 mètres en onze secondes, c’est un ailier droit d’exception. Sous le régime de Vichy, le club change de nom, adopte les principes de la Révolution nationale, se plie à la nouvelle organisation du sport, mais Rino continue à jouer au foot ! Au début de la saison 1943-1944, c’est la consécration : Rino est recruté par le Red Star Olympique de Saint-Ouen, vainqueur de la Coupe de France 1942. Réfractaire au Service du travail obligatoire dès janvier 1943, clandestin puis résistant, muni de faux papiers, il continue à s’entraîner et à jouer… sous son vrai nom dans deux clubs différents, sans jamais être repéré !

L’engagement dans la résistance communiste armée

Rino Della Negra refuse d’obéir à sa convocation pour le Service du travail obligatoire et entre dans la clandestinité en février 1943. Caché chez des amis arméniens, il entre en contact avec les FTP (Francs-tireurs et Partisans, bras armé du Front national, organisation de résistance fondée par le Parti communiste) et avec la MOI (Main-d’œuvre immigrée, organisation de résistance communiste au sein des travailleurs étrangers). Il ne veut ni couper les liens avec sa famille (qui cependant ignore son activité résistante), ni cesser la pratique du football, ce qui le conduit à ne pas respecter les consignes de sécurité les plus fondamentales. Entre février et mai-juin 1943, il fait partie des FTP d’Argenteuil avec lesquels il participe à plusieurs actions. Les FTP d’Argenteuil sont en effet un groupe actif qui a mené plus de 25 actions entre 1941 et 1944. Il distribue des tracts, récupère des armes et effectue des sabotages. Il participe à trois attaques, contre des gendarmes allemands, contre un groupe d’Allemands et contre un cercle de l’armée allemande. Il est ensuite recruté au sein du 3e détachement italien de la FTP-MOI. Sous le contrôle de Missak Manouchian, ses principales actions eurent lieu en juin 1943 : attentat contre le général Von Abt, le 4 juin ; attaque du siège central du Parti fasciste italien, le 10 juin ; attaque de la caserne Guynemer à Rueil, le 23 juin. Le mode opératoire est toujours le même : les membres du groupe utilisent des pistolets automatiques puis s’enfuient sur des bicyclettes volées quelques jours auparavant, sous la protection de guetteurs à bicyclette. Deux attaques nécessitent l’usage d’engins explosifs et de grenades. En septembre 1943, il participe encore à plusieurs actions. Il est désormais un élément moteur du 3e détachement italien de la FTP-MOI.
Sa dernière action eut lieu le 12 novembre 1943. Ils sont sept sur les 12 membres du 3e détachement à participer à une attaque contre un convoyeur de fonds allemand. Rino Della Nigra et Robert Witchitz forment le groupe d’attaque qui fait feu et les autres assurent leur protection. Un convoyeur est tué, l’autre s’enfuit ; une fusillade éclate, Rino est blessé. Repéré quelques heures plus tard, il est à nouveau blessé et arrêté. Conduit à la Salpêtrière, il est ensuite emprisonné au Cherche-Midi, puis à Fresnes. Les autres membres du commando et du 3e détachement sont appréhendés le jour même à leurs domiciles par des policiers des Brigades spéciales.
Interrogés, torturés, les résistants sont tombés dans les filets de la BS2 (Brigades spéciale « antiterroriste » n° 2, commandée par le commissaire Hénoque) qui les avait infiltrés et avait connaissance de l’attentat à venir. Depuis le mois d’octobre, tout le groupe était surveillé par ces redoutables policiers aux méthodes terriblement efficaces. Le 16 novembre 1943, Missak Manouchian et Joseph Epstein sont arrêtés. Ce sont 21 combattants qui tombent à l’automne 1943, 68 durant l’année 1943.

Le procès de l’Affiche rouge et l’exécution des 23 membres du groupe Manouchian

À partir de ce moment, l’enquête sur Rino Della Negra se confond avec une analyse du procès des membres du groupe, bien connue mais ici enrichie par un recul historiographique. Rino est interrogé sur son lit d’hôpital à La Salpêtrière. Ce séjour explique sans doute que sa photo ne figure pas sur l’Affiche rouge car les résistants du groupe sont photographiés entre le 15 et le 22 novembre.
24 résistants du groupe sont traduits devant la cour martiale allemande, les autres sont déportés. Des archives accessibles depuis peu au SHD de Vincennes permettent de préciser que le procès s’est déroulé du 15 au 18 février 1944, à huis clos, dans une salle de l’hôtel Continental. C’est un « procès spectacle », plus expéditif qu’on ne l’a cru pendant longtemps, orchestré par une propagande massive. Les 24 accusés sont condamnés sans possibilité de faire appel. La presse collaborationniste reprend servilement et intégralement une note de propagande fournie par l’Office français d’information du gouvernement de Vichy. « Il s’agit de discréditer les menées “terroristes” et de louer les opérations de maintien de l’ordre orchestrées conjointement par l’occupant et les troupes françaises sous la direction de Joseph Darnand. »
Avant d’être fusillé, Rino, comme ses camarades, envoie deux lettres à sa famille, l’une à son frère, l’autre à ses parents. Les auteurs ont retrouvé dans les archives familiales l’original de ce courrier qui « offre un souffle impressionnant d’amour et de joie de vivre, alors qu’il sait que sa vie se termine, n’ayant même pas 20 ans ». L’analyse de ces lettres permet aux auteurs de «  retisser le fil des relations d’un jeune homme. Le réseau essentiel et primordial de sa famille, puis celui, indéfectible, de ses amis, mais aussi les liens d’un jeune espoir du football qui venait de signer au prestigieux club du Red Star. » Il est fusillé avec ses camarades le 21 février 1944.

En 2009, Serge Klarsfeld a retrouvé les photographies de cette exécution du groupe Manouchian. Elles ont été prises clandestinement pas un jeune sous-officier de la Feldgendarmerie. Ce sont les seules photographies connues des exécutions au Mont-Valérien.
Olga Bancic, la seule femme du groupe, fut déportée et guillotinée en Allemagne. Après leur exécution au Mont-Valérien, les corps furent acheminés au cimetière d’Ivry-sur-Seine où ils furent enterrés sans cercueil, anonymement, avec interdiction aux familles d’y déposer des fleurs et de venir s’y recueillir. Les parents de Rino reçurent les habits de leur fils exécuté ; la veste était trouée de balles et tachée de sang.

L’affiche éditée par le Centre d’études antibolcheviques, financé par la Propaganda Abteilung, passée à la postérité sous le nom de « l’Affiche rouge », visait à détacher l’opinion publique de la Résistance et à instiller la peur. Reprenant tous les codes de la propagande nazie, elle est publiée à 15 000 exemplaires auxquels s’ajoutent de nombreux tracts et brochures. Tous les arguments xénophobes, antisémites et anticommunistes sont utilisés par la propagande allemande pour discréditer la Résistance aux yeux de l’opinion. Elle n’y parviendra pas.

Mémoires

Dans la dernière partie, les auteurs montrent que « le souvenir de Rino Della Negra se fond en grande partie dans le processus mémoriel des FTP-MOI et plus largement du PCF, sans oublier celui de son dernier club de football, le Red Star de Saint-Ouen, mais aussi du monde politique de la région Ile de France ».
Dès 1945, la mémoire des résistants du groupe Manouchian est honorée au cimetière d’Ivry, où la municipalité communiste organise une grande cérémonie le 25 février, qui « participe à enrichir la mémoire rouge de la ville d’Ivry ». Les parents de Rino font rapatrier la sépulture de leur fils au cimetière d’Argenteuil, dès la fin de 1944. Il est inhumé au sein du carré des « morts pour la France ». Respectant les vœux de Rino dans sa dernière lettre, ses proches organisent un grand repas. Ses parents entreprennent les laborieuses démarches visant à faire reconnaître les droits posthumes de leur fils, et à lui faire attribuer diverses décorations.
« Les commémorations au sein de la galaxie communiste prennent aussi une dimension sportive. En hommage à Rino Della Negra, dès le mois de septembre 1944, la FSGT reconstituée met en place un tournoi de football baptisé du nom du jeune martyr. » Le club olympique municipal d’Argenteuil organise lui aussi une « coupe Della Negra ». La mémoire du groupe Manouchian est entretenue par le Parti communiste qui commande en 1955, un poème à Louis Aragon. Ce sera l’Affiche rouge, qui devint en 1961, l’un des plus grands succès de Léo Ferré.
En 1985, le film Des terroristes à la retraite, s’en prend au PCF accusé d’avoir trahi le groupe Manouchian ; il est aujourd’hui « avéré que ces accusations sont fausses ». Élu sénateur des Hauts-de-Seine en 1995, Robert Badinter « a su faire réinscrire le Mont-Valérien comme un lieu de mémoire national ». Imaginée par Pascal Convert, une énorme cloche de bronze est construite et inaugurée en 2003, sur laquelle sont gravés les 1 008 noms de tous les résistants fusillés en cet endroit. Parmi eux, celui de Rino Della Negra et de ses camarades.

Les auteurs montrent que la mémoire de Rino Della Negra repose sur des lieux, des dates précises et différents acteurs, elle est « territorialisée ». Des plaques ou stèles commémoratives sont inaugurées, des commémorations sont organisées à Vimy, sa ville natale ; à Argenteuil où il vécut et où sa mémoire subit les aléas des changements de majorité municipale ; à Saint-Ouen où sa mémoire repose sur le club de football. Dans cette ville les supporteurs s’organisent pour obtenir la reconnaissance de Rino Della Negra comme partie intégrante de l’histoire du club, en particulier en faisant donner son nom à une tribune du stade, ce qui est presque fait aujourd’hui. C’est ici que la mémoire de Rino est la plus vive, au sein de ce club populaire, lié à l’histoire de la banlieue rouge.

Pour « penser la France plurielle » avec nos élèves

Intenses sont les résonances actuelles du destin de ce jeune Français dont les parents immigrèrent en France et participèrent à sa reconstruction, qui s’engagea et mourut au nom d’un idéal de liberté. Des étrangers ou immigrés sont morts pour la France, « nation qui les a accueillis et qui représentait un horizon universaliste et émancipateur pour de nombreux réfugiés fuyant les pogroms, le racisme ou les persécutions politiques ». L’itinéraire de Rino Della Negra s’inscrit « dans la longue histoire des enfants d’immigrés, celle des classes populaires et des banlieues », et « invite à penser la France plurielle ». On voit tout l’intérêt que cet ouvrage peut avoir pour les professeurs d’histoire que nous sommes, et combien il pourrait intéresser des élèves dont par ailleurs beaucoup ne sont pas insensibles au football. Pour un prix modique, au format de poche, existant en format numérique, les Centres de documentation de nos établissements ne devraient pas manquer d’en faire l’acquisition.

Joël Drogland