Le blog des éditions Libertalia

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Blues et féminisme noir dans Jeune Afrique

dimanche 10 décembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Jeune Afrique, n° 2969 du 3 au 9 décembre 2017

Chanter la révolte

Aux États-Unis, au début du XXe siècle, des artistes noires ont chanté un blues qui s’attaquait directement au racisme, mais aussi au patriarcat et à la bourgeoisie noire. La militante Angela Davis a analysé ce mouvement dans un livre paru en 1998, aujourd’hui traduit en français.

Blues et féminisme noir est d’abord paru en anglais, en 1998. Angela Davis, 73 ans aujourd’hui, professeure de philosophie, militante communiste africaine-américaine, y observe comment les blueswomen, et plus précisément deux d’entre elles, Gertrude « Ma » Rainey et Bessie Smith, se sont opposées à l’oppression à travers leur musique. La première, surnommée la « Mère du blues », est née en 1886. Elle commence sa carrière à 14 ans, dans le Sud raciste. Elle n’a qu’une génération d’écart avec l’abolition de l’esclavage. La seconde, née en 1894, est appelée à devenir l’une des principales figures de Harlem, capitale culturelle de l’Amérique noire. Down Harted, son premier disque, sort en 1923. L’album est aussi le premier disque d’un artiste noir de Columbia et un premier succès populaire, se vendant à plus de 750 000 copies dès sa sortie…
L’étude de Davis s’ouvre sur le thème de la sexualité, abordée sans ambages par les deux artistes. « Un des éléments les plus flagrants distinguant le blues des cultures musicales dominantes de cette époque est son imagerie sexuelle », écrit-elle. Rainey et Smith célèbrent en effet le désir féminin sur un ton volontiers provocateur. Leur discours rompt franchement avec la période de l’esclavage, où la privation de liberté et la violence s’étendaient jusque dans la vie intime des Noirs. Les deux musiciennes perturbent « la conception dominante de la femme au foyer » et se vantent « d’accumuler les partenaires sexuels dans de nombreuses villes et États ». Leur vie, il faut le préciser, s’organise autour de longues tournées à travers un pays vaste comme un continent. Des voyages qui marquent une césure nette avec la période esclavagiste, quand la liberté de mouvement n’était qu’un rêve inatteignable. Les esclaves ne chantaient pas le sexe, mais composaient de nombreuses musiques autour de la question du déplacement forcé ou du rêve de mobilité. Dans la manière qu’elles ont de le chanter, le voyage est investi d’un sens particulier chez Rainey et Smith. La vie sur la route les éloigne avant tout des rôles traditionnels de mère et d’épouse. Leurs paroles comme leurs parcours apparaissent comme de véritables transgressions face à l’organisation sociale conventionnelle : « Nombre des amants […] infidèles, dont il est question dans les chansons des blueswomen, étaient en quête de cette […] liberté offerte par la nouvelle possibilité […] du voyage… En revanche, cette option n’était pas admise pour la plupart des femmes. »

Dogme.
Bien entendu, cette liberté de ton irrite. Le blues de Rainey et Smith, souligne Davis, « attaquait frontalement le dogme chrétien qui associe sexualité et péché ». L’Église, l’une des institutions les plus influentes dans le monde africain-américain, désavoue ces textes à l’unisson de la petite bourgeoisie noire. D’un côté, ces femmes sont des marginales, rabaissées par une partie de l’intelligentsia noire qui cherche à se dissocier d’un prolétariat naissant. De l’autre, elles sont des stars, portées aux nues : « Gertrude “Ma” Rainey était célébrée par les Noirs du Sud comme l’une des grandes figures culturelles de son époque. » Certains considèrent que l’attitude des blueswomen écorne l’image de la communauté noire. Et il ne s’agit pas que de morale. Même sur le plan artistique, la petite bourgeoise détourne le regard ou accuse. Pour elle, « les ingrédients “primitifs” de la culture noire issue de la classe laborieuse défavorisée devaient être transcendés pour qu’un “grand art” puisse être produit par les populations d’ascendance africaine ». Elle n’apprécie pas de se voir rappelé les cultures façonnées par l’esclavage dans le Sud, ni les réminiscences de cultures proprement africaines prégnantes dans le blues. Même celui urbain et sophistiqué de Smith est rejeté par de grandes maisons de disques africaines-américaines.
Tout le poids de l’Histoire pèse sur les épaules des femmes noires pauvres, qui subissent en réalité bien plus que le seul racisme. Pour elles, les oppressions se télescopent, et le blues féminin est une expression artistique qui contrevient à l’Amérique raciste, mais aussi à la morale conservatrice de la classe supérieure noire et à de nombreux hommes noirs. Un élément important pour Angela Davis, dont l’ouvrage le plus connu, Femmes, race et classe, analyse la manière dont les femmes modestes font face à des violences qui s’additionnent. Davis relève l’absence de condamnation claire des violences misogynes, soulignant « une résignation face à la violence masculine ». Elle précise néanmoins : « Le blues des femmes suggère une rébellion féministe émergente dans la mesure où il nomme sans ambiguïté le problème de la violence masculine. Il sort cette dernière de l’ombre de la vie conjugale, où la société la gardait cachée… »
Les blueswomen « préfigurent aussi un type de revendications refusant de privilégier le racisme sur le sexisme, ou l’espace public sur le privé comme espace principal d’exercice du pouvoir », écrit encore Angela Davis, liant l’histoire du blues et celle du mouvement noir américain, dont elle est l’une des figures de proue en tant qu’ancienne prisonnière et « compagnonne » des Black Panthers. Militante, elle rééquilibre cette épopée souvent incarnée par des hommes, qu’ils soient journalistes, syndicalistes ou religieux, pour y inscrire la présence originale de ces voix féminines puissantes et structurantes.

Bourgeoisie. Si elle dépeint des rebelles largement conscientes de leur particularité, l’auteure ne fait pas des deux blueswomen des militantes. Les chansons de Smith et Rainey « sont un prélude historique annonçant la contestation sociale à venir », écrit-elle. Davis explicite ce qui peut apparaître comme la ligne de cette première vague blues : « tout ce qui constitue les réalités de vie de la classe laborieuse africaine-américaine est admis dans le discours du blues – y compris ses aspects considérés comme immoraux par la culture dominante ou la bourgeoisie noire ». Il ne s’agit pas toujours de dénoncer. Juste de montrer. Difficile alors de ne pas penser au rap africain-américain contemporain. Pour les domestiques, Smith chante Washwoman’s Blues. Pour ceux qui peinent à payer leur loyer : House Rent Blues. Pour ceux qui connaissent la réalité carcérale : Jail House Blues. Poor Man’s Blues évoque la misère, et Backwater Blues s’adresse à ceux qui, frappés par les inondations, ne trouvent aucun secours du côté de l’État. Les concerts et l’apparition du disque permettent une diffusion large des œuvres. Rainey et Smith incarnent et chantent la condition des femmes, des Noirs et des pauvres tout à la fois.

Jules Crétois

Blues et féminisme noir dans CQFD

dimanche 10 décembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans CQFD n° 160, décembre 201.

« Sweet mama », mon cul !

Le blues féministe de Ma Rainey et Bessie Smith

En rééditant Blues et féminisme noir, ouvrage de la grande Angela Davis publié en 1998 aux États-Unis, les éditions Libertalia offrent une belle porte d’entrée aux œuvres de deux grandes blueswomen, Bessie Smith et Gertrude « Ma » Rainey. Des battantes privilégiant les rasoirs aux pincettes.

« I’ve got the world in jug, stopper’s in my hand / I’m gonna hold it until you men come under my command. » Il faut imaginer l’envoûtante Bessie Smith (1894-1937) chanter ceci dans les années 1930. Le proclamer avec morgue et enthousiasme : « Je tiens le monde dans une bouteille, son bouchon est dans ma main / Et je le tiendrai jusqu’à ce que vous les hommes m’obéissiez. »
Le contexte n’est pas riant, sûr, avec un racisme toujours omniprésent (on est encore loin des Droits civiques), un patriarcat généralisé, des inégalités sociales criantes, etc. Il n’empêche, Bessie Smith a bondi sur la petite liberté post-esclavagisme. Et désormais ne la lâche plus, proclamant dans Mistreatin’ Daddy sa volonté de ne pas se laisser marcher sur les pieds : « Don’t bother me, I’m as mean as can be / I’m like the butcher right down the street / I can cut you all to pieces like I would a piece of meat. » Soit le parfait manifeste de l’auotdéfense façon sanglant : « Ne viens pas m’embêter, je suis mauvaise au possible / Je suis comme le boucher du coin de la rue / Je peux tous vous tailler en pièces comme je le ferais avec un morceau de viande. » Finie la « sweet mama » : « sweet papa », tu vas morfler.

Bousculer les conventions
Bessie Smith n’est pas seule à secouer la musique noire des années 1930 (époque où sont enregistrés la plupart de ses titres), à ruer dans les carcans moraux et sociaux. Se dresse aussi Gertrude « Ma » Rainey (1886-1939), autre blueswoman noire, figure libre et vociférante qui dans Barrel House Blues chante : « Papa likes his bourbon, mama likes her gin / Papa aime ses autres femmes, mama aime ses autres hommes. »
Si Bessie Smith et Ma Rainey s’inscrivent dans des visions musicales un peu différentes – la première a une approche plus moderne du blues –, elles partagent beaucoup de choses. Self-made women ayant connu des temps difficiles, elles ont gagné une immense popularité à la force de leur talent et ont envoyé bouler les conventions. Toutes deux bisexuelles, elles parlent ouvertement de sexe dans leurs chansons, revendiquant de facto le droit de faire ce qu’elles veulent de leur corps. À l’image d’une autre chanteuse noire de l’époque, Ida Cox, qui dans Wild Woman proclamait : « You never get a thing being an angel child […] / Wild women are the only kind that really get by . »

Amère au possible
Des femmes sauvages, donc, aux dons musicaux viscéraux et à la liberté rugissante. Mais ce n’est pas suffisant pour décrire leur apport à la culture afro-américaine – et plus largement, américaine – des années 1920, 1930 et 1940. C’est là que Blues et féminisme noir ,ouvrage rédigé dans les années 1990 par l’ex-Black Panther et toujours combattante Angela Davis, apporte son grain de sel. Réfutant les analyses simplistes sur le blues (qui selon certains n’aurait jamais été porteur de contestation sociale), elle analyse en détail ce terreau fertile que constituent les 252 morceaux enregistrés par les deux femmes.
Bien sûr, dit Angela Davis, on ne peut parler de féminisme classique concernant leurs œuvres, tant le contexte de l’époque ne s’y prête pas. Mais en évoquant les blessures collectives de la communauté noire tout en refusant le patriarcat à l’ancienne, elles font preuve d’un véritable engagement. Car les blues de ces dames ne parlent pas seulement d’amours perdus ou triomphants, mais également de prison, d’expulsions de locataires, de crues du Mississippi, du dur labeur des blanchisseuses, etc. « If I wasn’t for the poor man, mister rich man, what would you do ? », questionne Bessie Smith dans Poor Man’s Blues.
Si la fin de l’ouvrage (consacré à Billie Holiday) est moins convaincante, Blues et féminisme noir, livre parfois un brin austère, voire rasoir dans son ton, reste éminemment conseillé pour la plongée qu’il permet dans le répertoire de deux impératrices du blues. Et dans leur rébellion contre des carcans toujours de mise. « I used to be your sweet mama, sweet papa, / Mais maintenant je suis amère au possible. »

Émilien Bernard

Libertalia, 10 ans d’édition critique

vendredi 24 novembre 2017 :: Permalien

Film documentaire sur la fête des 10 ans de Libertalia, Montreuil, 14 et 15 octobre 2017. Réalisation : Doc du réel

Refuzniks en portfolio dans L’Obs

jeudi 16 novembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Six pages de photos et textes extraits de Refuzniks, publiées dans L’Obs du 16 novembre 2017.

l’École du peuple Dans Alternative libertaire

jeudi 16 novembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

L’École du peuple, dans Alternative libertaire (novembre 2017).

Après son premier ouvrage, Trop classe !, publié l’an dernier, Véronique Decker nous ramène au sein de la cité Karl-Marx à Bobigny avec L’École du peuple, paru le 1er juin. Nous ne pouvions pas passer à côté de ce précieux témoignage dans le contexte actuel de casse de l’école et des services publics en général, notamment dans les quartiers populaires.
À travers 64 billets, Véronique Decker livre son quotidien de directrice d’école en Seine-Saint-Denis et son engagement pour défendre l’école publique.
Et ce quotidien n’est pas toujours rose. Celle qui enseigne et dirige une école depuis une trentaine d’années à Bobigny fait un constat implacable du délitement progressif des services publics et de la précarisation accrue de ses habitants et habitantes. Pour Véronique Decker, « oui le niveau baisse. Mais pas le niveau des élèves, le niveau de qualité de l’action de l’État social que nous n’avons pas su exiger ».
Véronique Decker raconte ainsi par des expériences de son quotidien les difficultés auxquelles les enseignantes et enseignants, les parents et les élèves, sont confrontés dans les quartiers populaires : la mort progressive du Réseau d’aides spécialisées pour les enfants en difficulté (Rased) pour aider les enfants qui avaient du mal à apprendre, le manque de moyens et de matériel, la précarité chez les agents et agentes et les animateurs et animatrices qui ne permet pas d’avoir de la stabilité dans le fonctionnement de l’école, la chaudière qui dysfonctionne… Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore fait, nous conseillons fortement de lire ce témoignage engagé à la tonalité résolument militante et combative.

Caesar, AL Saint-Denis

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