Éditions Libertalia
> Blog & revue de presse
vendredi 12 juin 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde des livres, le 11 juin 2026.
Vous expliquez que la gauche française demeure largement incapable de « respecter » l’univers du football. Que voulez-vous dire ?
Quand je militais dans le milieu libertaire, à la fin des années 1980, on me regardait comme un extraterrestre parce que j’aimais le foot. La plupart des gens de gauche considéraient souvent ce sport comme un truc de beaufs. Or c’est un univers où il y a une immense vitalité du tissu associatif, avec le mouvement ultra ou des structures comme la Fédération sportive et gymnastique du travail, qui est l’héritière du sport ouvrier et qui organise, par exemple, du foot à sept autoarbitré ou du foot mixte… S’il y a un endroit où tu te confrontes au monde populaire, c’est bien là. Ce sont des espaces d’éducation où l’on s’engage dans la joie. J’aime dire que je suis de la gauche orgasme, pas de la gauche Prozac. Une gauche qui prend son pied dans le combat. Mais, globalement, le monde de la gauche institutionnelle est peu lié à celui du foot populaire. Il y a peu de gens qui passent de l’un à l’autre, peu de transferts… Le mercato est insatisfaisant !
Vous allez jusqu’à dire que le monde des tribunes est longtemps demeuré un « tabou à gauche ». À ce point ?
Oui, parce qu’il n’y avait quasiment aucune réflexion sur le sujet, par exemple sur les premières lois répressives qui ont encadré le mouvement ultra. Or, les restrictions de liberté qui ont concerné les supporteurs en annonçaient d’autres. Et cette absence de réflexion est allée de pair avec des tentatives de récupération, comme Jean-Luc Mélenchon se rendant au Stade-Vélodrome, à Marseille, alors qu’on sait qu’il ne connaît rien au foot.
Parmi les combats de la gauche, il y a le féminisme. Vous abordez peu la question de l’entre-soi masculin dans les tribunes. Pourquoi ?
J’évoque longuement ce qui se passe aux États-Unis et le rôle de la joueuse Megan Rapinoe. Je suis fasciné par la façon dont le féminisme, sous toutes ses formes, s’approprie aujourd’hui le foot, pourtant longtemps un « fief de la virilité », pour reprendre les mots des sociologues Norbert Elias et Eric Dunning. Le mouvement queer et LGBTQI+ (Les Dégommeuses, le FC Paris Arc-en-ciel…) est particulièrement imaginatif dans des combats essentiels comme la lutte contre l’homophobie ou la transphobie. Il faudrait aussi davantage de femmes journalistes dans les rédactions sport. Elles sont encore trop peu nombreuses pour cette Coupe du monde.
Vous dites que vous n’êtes pas de la « gauche Prozac », mais votre livre est quand même un peu déprimant ! La plupart des joueurs que vous citez, et qui incarnent le lien entre football et espérance d’émancipation, appartiennent au passé…
J’en suis convaincu, la nostalgie est un mal nécessaire. Si je cite des figures anciennes, c’est pour expliquer que le foot a toujours cristallisé des enjeux politiques qui sont ceux de la gauche : l’internationalisme, l’antifascisme, l’anticolonialisme, la lutte contre l’antisémitisme, l’antiracisme… Et je voulais montrer que ces combats ont été menés par des amoureux de ce sport, et de grands joueurs. Et, pour moi, cela reste valable aujourd’hui : quand on est de gauche, le football, c’est l’espace idéal pour recharger les batteries !
À vous lire, la suppression de l’assistance vidéo à l’arbitrage [VAR] serait une revendication de gauche. En quoi ?
Parce qu’il faut accepter que le football n’est pas infaillible. C’est ce qui fait sa beauté. Avec la VAR, Maradona [1960-2020] n’aurait pas pu faire sa « main de Dieu ». Est-ce qu’on se rend compte de ce que le football aurait perdu ? Avec la VAR, on met en place un système où les joueurs peuvent tout contester et attendre qu’il y ait une décision d’en haut. Cela revient à leur expliquer qu’ils ne sont pas responsables de ce qui se passe sur le terrain. Comment veux-tu changer les choses si tu considères que le système ne repose pas sur ta responsabilité ?
Vous parlez de « nostalgie nécessaire »… Récemment, sur le plateau de CNews, Pascal Praud regrettait le temps où une foule joyeuse pouvait saluer l’équipe de l’AS Saint-Étienne, finaliste de la Coupe d’Europe, sur les Champs-Elysées (1976). Que s’est-il passé, demandait-il, pour que la victoire du PSG donne désormais lieu à des incidents comme ceux qu’on a vus après la finale de la Ligue des champions ? Que lui répondez-vous ?
Que la France a changé. Il y a une crise économique, une déstructuration de la vie sociale et politique. Le football est devenu le lieu où s’exprime une grande partie de nos problèmes sociaux, politiques, économiques, y compris sur les questions d’immigration, etc. Par rapport à l’époque de Saint-Étienne, la violence sociale prend des formes différentes. Je lui répondrais donc que le climat a changé, et que c’est en partie à cause de gens comme lui, à cause des courants politiques dont il est le porte-voix.
Avec l’émission « L’After Foot », sur RMC, et le podcast à succès de celle-ci, le journaliste Daniel Riolo s’impose désormais comme une figure dont l’influence dépasse largement le seul commentaire sportif. Comment interprétez-vous ce phénomène ?
« Le foot n’est pas une question de vie et de mort, c’est beaucoup plus important que ça », disait le célèbre entraîneur de Liverpool Bill Shankly [1913-1981]. Riolo a compris ça. Il sait que le foot est devenu quelque chose de central dans notre société et qu’on ne peut pas en parler sans parler de la société. Bien sûr, il le fait de son point de vue, qui est un point de vue de droite. Il a repris des thématiques qui sont portées par la droite et l’extrême droite, par exemple la question de l’entrisme islamiste dans le foot. Néanmoins, il se distingue par une réelle compréhension de ce qu’est la binationalité, et de ce qu’elle apporte à notre pays. Et ce qui est drôle, c’est que, sur l’analyse du football pur, il m’arrive souvent d’être d’accord avec lui. C’est aussi ça, le football. Il y a des footballeurs de gauche qui font un foot de droite, et des footballeurs de droite qui font un foot de gauche. De même, il y a des chroniqueurs de droite qui vont défendre des conceptions du foot qui, à mes yeux, sont de gauche…
Que serait, au juste, un « football de gauche » ?
Un foot de gauche, c’est un foot solidaire et de plaisir. C’est résister et gagner ensemble, même quand l’adversaire est plus fort. Et c’est ce dont la gauche a besoin. Aujourd’hui, on a une gauche qui résiste, mais qui perd. Elle doit apprendre à se battre pour gagner. Et pour cela elle a besoin du foot, qui lui permettra de se reconnecter à certaines réalités.
Comment un supporteur de gauche comme vous envisage-t-il la Coupe du monde qui s’ouvre ?
Pour la Coupe du monde au Qatar, ça avait été vite réglé, je n’avais pas pu regarder un seul match. J’avais écrit sur le sujet, je savais qu’elle avait été achetée, j’avais en tête toutes les morts qu’elle avait provoquées. Cette fois, la compétition a lieu aux États-Unis de l’ère MAGA [Make America Great Again]. D’un point de vue purement doctrinaire, donc, et pour de simples raisons écologiques et politiques, de solidarité avec les résistances sur place, il faudrait la boycotter. Il faudrait ne pas la regarder. Il aurait fallu tout faire pour que la France n’y aille pas. Voyez d’ailleurs ce qui se passe déjà pour les supporteurs, les mesures policières, les refus de visas, ce joueur irakien qui a été interrogé sept heures à la frontière américaine, cet arbitre somalien renvoyé comme un malpropre… En même temps, qu’est-ce qu’on fait quand on est face à des Haïtiens, des Iraniens ou des Irakiens qui veulent absolument que leur équipe y soit et participe ? J’ai toujours été tiraillé par cette question, et je ne parviens pas à la résoudre. Et puis, je ne sais pas comment expliquer cela, mais cette Coupe du monde est quand même fascinante. Elle s’annonce comme l’une des plus passionnantes d’un point de vue sportif et politique. Une chose est sûre, même si cette Coupe du monde sera certainement celle de Donald Trump, le foot est plus grand que la FIFA !
Propos recueillis par Jean Birnbaum
jeudi 11 juin 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde des Livres, le 11 juin 2026.
Historien du sport et journaliste (pour Sofoot, entre autres), Nicolas Kssis-Martov aime signer des textes engagés, personnels, souvent drôles, qui explorent les liens entre ballon rond et mouvement social, rectangle vert et drapeaux rouges (ou noirs). Déjà auteur de deux livres, Terrains de jeux, terrains de luttes (L’Atelier, 2020) et Qatar. Le Mondial de la honte (Libertalia, 2022), il publie aujourd’hui Latéral gauche. Figures du foot politique.
Rendant hommage au journaliste Abraham Henri Kleynhoff (1878-1916), qui fonda la rubrique sportive du quotidien socialiste L’Humanité, au joueur Rino Della Negra (1923-1944), cet « antifa du ballon rond », ou encore au chanteur jamaïcain Bob Marley (1945-1981), l’auteur propose une excursion (parfois un brin chaotique) à travers quelques moments historiques que la gauche ferait bien de méditer, dit-il, si elle veut « apprendre à marquer des deux pieds ».
J. Bi.
mardi 9 juin 2026 :: Permalien
Publié dans Karton, janvier 2026.
Paris, ligne 9 direction Montreuil, descente à Croix-de-Chavaux, avant de bifurquer vers la librairie Libertalia. Nicolas Norrito est déjà là, en train de discuter avec des gens du quartier. Cofondateur de la maison d’édition Libertalia, Nico est aussi un personnage du punk et de l’anarcho-syndicalisme parisien de la fin des années 1990. Animateur du mythique fanzine Barricata, et ancien membre du groupe Brigada Flores Magon, il retrace avec nous l’histoire de Libertalia, son activité et sa vision.
Comment est née la maison d’édition en 2007 ? quel est le passif de votre trio fondateur ?
Il y a d’abord Bruno, notre graphiste qui vit dans le Sud-Ouest. Il a longtemps été militant de la Fédération anarchiste. À l’époque, il avait créé le premier forum skinhead antifasciste : le « Nono rude doodle hooligan ». Il a été guitariste et parolier du groupe Bolchoï. Il dessinait aussi dans Barricata, un fanzine que j’avais co-créé en 1999. C’est un membre permanent de la maison d’édition que j’ai quotidiennement au téléphone !
Charlotte, c’est la professionnelle du monde du livre, car son père était libraire (« Choc Corridor » à Lyon, dans les années 1980 et 1990). Elle a successivement été attachée de presse, représentante, correctrice, éditrice… En 2020, en sortie de Covid, elle a lâché ses jobs dans plusieurs journaux nationaux pour devenir correctrice permanente de Libertalia.
Pour ma part, j’ai longtemps été prof de français, de 2002 à 2020. J’ai démissionné de l’Éducation nationale pour me consacrer entièrement à la maison d’édition et à la librairie de Montreuil. C’était pour moi la poursuite d’une même lutte, celle d’un combat pour l’émancipation amorcé à l’époque avec une autre bande de copains, celle du groupe Brigada Flores Magon. Nous étions hyperactifs à la fin des années 1990, et dans les années 2000. Sur nos tables de presse, on vendait nos disques, nos fanzines… et je me disais qu’il manquait des livres. Nous avons commencé sans argent et sans expérience particulière à l’exception de Charlotte. Nous avons financé le premier livre grâce à un concert des Brixton Cats. Nous avons financé le second avec un concert des Moonshiners, la maison d’édition porte son fondement dans la culture punk & skin antifasciste.
En s’appelant Libertalia, l’identité de la structure s’est construite autour de l’imagerie de la piraterie. En quoi ce choix a-t-il pu orienter ses choix éditoriaux ?
Cela oriente, car Libertalia relève à la fois d’un imaginaire pirate (le livre Pirates de tous les pays de Marcus Rediker que nous avons édité en 2008), et d’un imaginaire littéraire (on pense à l’Histoire générale des plus fameux pirates publiée en 1724). En tant que république pirate abolitionniste, Libertalia est un mythe, même s’il porte en lui quelques éléments de véracité. Ce qui nous séduisait, c’est la figure romantique et révolutionnaire du pirate, en tant que concept politique et littéraire.
Comment définir la direction de la maison d’édition ? Aviez-vous quelques références parmi les structures existantes en France ?
Bien sûr ! On était déjà proches de L’Insomniaque, fondée par d’anciens braqueurs passionnés par le livre. On les voit comme nos grands frères, on continue de bosser avec eux. Il y aussi les éditions Maspero, une forte influence. La Fabrique est également une maison qui m’a beaucoup inspiré, on reste très proches d’eux.
Ce qui est intéressant c’est l’impact de vos ouvrages, vu qu’ils sont distribués dans un vaste réseau de librairies françaises. Votre diffuseur (Harmonia Mundi) n’était pas réticent par rapport au contenu radical de la plupart de vos livres ?
En 2012, Court-Circuit, notre première structure de diffusion-distribution, a fait faillite. C’était une maison alternative portée à bout de bras par son équipe. On s’est alors mis en quête d’une nouvelle structure, et Harmonia nous a acceptés. Pour nous, c’était une véritable accélération de l’histoire. Cela nous a permis de gagner en visibilité en passant de 150 points de vente à 500. Je dirais qu’une centaine de librairies suivent de très près l’ensemble de notre catalogue. Notre objectif depuis le départ, c’est de distribuer le plus de livres possible. Ce qui importe, c’est d’avoir suffisamment d’argent pour rétribuer les auteurs, payer des projets, des traductions, et pouvoir vivre décemment de notre activité. Aujourd’hui, Libertalia vend à peu près 110 000 livres par an. Notre base, c’est la littérature du peuple et l’histoire sociale. Nous avons élargi le spectre avec des livres qui répondent aux préoccupations militantes contemporaines.
Comment faire pour garder une progression constante dans les ventes, tout en veillant à conserver une certaine cohérence dans la ligne éditoriale ?
C’est vrai qu’il est inimaginable de ne pas se soucier de l’état des ventes ! On veille à garder un certain équilibre. En septembre 2026, nous allons publier un livre du poète occitan Serge Pey, inspiré par Walter Benjamin. Cela nous fait plaisir, mais on sait que c’est pas le genre de livre qui va beaucoup se vendre. Il faut donc contrebalancer avec des ouvrages plus grand public. On propose plusieurs types d’ouvrages. D’abord, des livres ancrés dans l’actualité chaude. Ensuite, des livres qui relèvent de ce qu’on appelle « le frigo », qui appartiennent au champ littéraire classique et qui peuvent sortir à tout moment. Exemple : Jack London. On en a fait retraduire beaucoup, on adore. L’Appel de la forêt sort en janvier 2026, avec une traduction magnifique. On réédite aussi B. Traven, Victor Serge… c’est le fonds « classiques du peuple » de Libertalia. On va aussi essayer de publier de la littérature contemporaine, même si c’est beaucoup plus difficile. On veille aussi à publier autant d’autrices que d’auteurs. On fait très attention à ça. On fait aussi du roman graphique, de la BD, du théâtre, de l’histoire… on porte aussi des séries qui fonctionnent bien, comme les « 10 questions » (sur le féminisme, l’anarchisme, le communisme, l’antispécisme, les croisades, l’islamophobie, l’antisémitisme, la transphobie…). On essaye de trouver un équilibre global avec ces différents segments. sachant que nous avons deux autrices qui ont un grand succès en librairie : Anne Crignon (Une belle grève de femmes) et Corinne Morel Darleux (Plutôt couler en beauté que couler sans grâce, Du fond des océans les montagnes sont plus grandes). On leur doit beaucoup. Elles garantissent aussi notre capacité à publier des livres plus difficiles.
Libertalia est aussi une maison d’édition ouvertement antifasciste. Votre ligne incisive envers l’extrême droite vous a-t-elle valu des problèmes ?
L’antifascisme, c’est la donnée fondamentale. On ne lâchera jamais rien sur ce thème. Nous avons été parfois attaqués, comme lors de la polémique autour de notre jeu de société Antifa, le jeu, que nous avions conçu avec nos amis de La Horde. Un député RN était monté au créneau, et le battage médiatique avait vraiment été énorme. Cette histoire commune que nous portons contre le fascisme aux côtés de la horde n’est pas terminée. Nous allons sortir ensemble le jeu de cartes Fachorama, une sorte de jeu des 7 familles d’extrême droite (qui a déclenché un autre scandale, avec plainte du ministre de l’Intérieur, Ndlr). Cette polémique du jeu antifa nous a dépassé. D’une certaine façon, on peut même dire qu’elle nous a aidés ! 2022 avait été une mauvaise année pour nous. Le jeu nous a redonné du souffle, de la trésorerie, de la visibilité ! la polémique avait commencé le 28 novembre 2022. Le 30 novembre, on n’en trouvait plus nulle part !
Peux-tu nous parler de votre librairie de Montreuil ? on a l’impression que ce côté « librairie de quartier » rétablit une certaine proximité avec les gens qui ne sont pas familiers de la littérature.
On a longtemps été hébergés à la Parole errante, chez Armand Gatti. On y a organisé plein d’événements. Nous avons quitté notre local pour nous installer à deux pas, dans une boutique un peu délabrée au 12 rue Marcelin-Berthelot. Nous ne voulions pas créer une librairie à la base ! Comme les gens du quartier se sont montrés curieux et chaleureux, nous nous sommes progressivement dirigés vers cette activité en 2018. On peut y trouver le fonds Libertalia, le fonds L’Insomniaque, La Fabrique… mais aussi les nouveautés de la rentrée littéraire, des BDs, des mangas, quelque 13 000 références… cela fait sept ans. Certains gamins nous ont toujours connu et sont devenus grands ! On tient beaucoup à ce lieu…
Et vous en ouvrez un deuxième !
C’est notre actu du moment ! nous venons de nous installer à la Maison des Métallos dans le 11e arrondissement. C’est une ancienne manufacture d’instruments de musique construite en 1881, vendue en 1936 à l’union fraternelle des métallurgistes de la CGT. Le lieu a été racheté par la mairie de Paris en 2001, puis rénové et ouvert en 2007. Le lieu est magnifique. C’est une nouvelle page qui s’ouvre pour Libertalia.
On arrive à la fin de l’interview ! Peux-tu nous citer un de tes ouvrages de cœur au sein du catalogue Libertalia ?
Question difficile ! Je dirais Ma guerre d’Espagne à moi, de Mika Etchebéhère. C’est un témoignage essentiel, un récit incroyable. Et j’aime tout ce que cette autrice incarne.
Et une petite question musique ! si tu devais citer un morceau old school que tu apprécies particulièrement, et un morceau de la nouvelle génération ?
Là aussi c’est dur ! Côté old school, je ne peux que citer « Partisans » de Brigada Flores Magon, car c’est mon histoire. Cela me déchire toujours le cœur de l’écouter. Pour la nouvelle génération, je vais dire Krav Boca. Vous représentez pour moi la continuité du combat pour l’émancipation, avec de la prise de risque.
[Propos recueillis par Polka B et Reda en octobre 2025]
jeudi 4 juin 2026 :: Permalien
Publié dans Le Monde des livres, le 4 juin 2026.
L’heure du désenclavement hors des limites de la stricte histoire française a sonné pour le Front populaire. Il embrasse désormais le tournant historiographique que constitue l’histoire connectée : la relecture des faits au prisme du croisement des histoires nationales. Rassemblant les contributions de plusieurs dizaines d’historiens, dirigé par Jean Vigreux et Serge Wolikow, l’imposant ouvrage collectif Les Fronts populaires, une perspective mondiale détaille des expériences méconnues, qui apportent un éclairage nouveau sur notre propre histoire.
En effet, les historiens réinscrivent cet épisode dans un mouvement général d’alliance des gauches réformistes et des partis communistes face au « champ magnétique » que représentent, au début des années 1930, les régimes fascistes. Le septième congrès de l’Internationale communiste, en 1935, s’est révélé déterminant : c’est alors qu’est remplacée la ligne « classe contre classe » par celle du front populaire antifasciste.
Naturellement, celui-ci a connu l’une de ses plus franches expressions en France, avec l’arrivée au pouvoir de Léon Blum en 1936. Mais cet éclat ne doit pas faire perdre de vue les autres, notamment le Frente Popular espagnol (1936-1939), dont la dimension connectée est une évidence, sur laquelle insistent les auteurs. Il suffit de penser à l’aide internationale qu’il a reçue dans sa résistance aux forces franquistes. Par exemple, les Brigades internationales, constituées dès 1936, voient se regrouper entre 32 000 et 40 000 volontaires venus défendre « la cause de toute l’humanité éprise de progrès ». Ces derniers étaient originaires de nombreux pays, et pas seulement d’Europe, mais, entre autres, du Mexique, des Etats-Unis, de Chine ou d’Australie.
Là se trouve d’ailleurs un des apports principaux du livre, qui rappelle que des fronts populaires ont existé hors d’Europe, de la Chine au Chili, en passant par certains pays du Maghreb. Comme Jean Vigreux et Serge Wolikow le suggèrent dans l’épilogue, cet ouvrage novateur permet aussi, surtout peut-être, d’ouvrir un champ de recherche foisonnant. Il reste beaucoup à explorer.
Louri Chrétienne de Penanros
mardi 2 juin 2026 :: Permalien
Publié dans La Cliothèque, le 26 mai 2026.
Le Front populaire a 90 ans, un anniversaire à fêter. Avec ce livre, Jean Vigreux et Serge Wolikow, qui dirigent une belle équipe d’historiennes et d’historiens, entendent revenir sur ces années cruciales et sujettes à débats avec une approche novatrice et riche.
La perspective choisie, une lecture internationale de ce moment, qui ne se limite pas à l’Europe, constitue un des apports majeurs du livre. Pour les auteurs, le moment Front populaire est un phénomène mondial même s’il se décline avec des logiques nationales et parfois même régionales et des temporalités différentes. Face aux effets délétères de la crise économique de 1929, à la montée du fascisme et du nazisme et à l’échec du parti communiste (KPD) et du parti socialiste (SPD) allemands, la riposte populaire est mondiale dans un mouvement qui allie initiatives politiques par le haut, tel le changement de ligne de l’Internationale communiste (Komintern), et mobilisations par le bas, comme la poussée unitaire des manifestants du 12 février 1934.
La France, avec les congés payés, les 40 heures, et l’Espagne, avec sa tragique guerre civile, sont bien sûr au menu de l’ouvrage. Mais les auteurs rappellent qu’il y eut un Frente popular au Chili, dans lequel s’impliquèrent Salvador Allende ou Pablo Neruda, un Front patriotique en Chine, entre le Parti communiste et le Kuomintang, que des réformes sociales d’ampleur furent entreprises au Mexique et ailleurs en ces années et soulignent le fait qu’il y eut aussi des grèves et des luttes populaires importantes aux États-Unis, en Belgique, en Grèce, en Guadeloupe…
Le jeu des acteurs qui s’en réclament, partis politiques de gauche, syndicats, associations nombreuses, leaders de ces mouvements, intellectuels, est finement présenté. Qu’ils agissent à une échelle d’abord nationale (Léon Blum et la SFIO, Andreu Nin et le POUM) ou veuillent le faire d’emblée à une échelle internationale (Dimitrov et le Komintern, les Brigades internationales). Les partis et associations des diverses gauches s’unirent dans nombre de pays pour riposter au danger fasciste. Dans plusieurs pays, en revanche, il n’y eut pas de Front populaire. Ce fut, en particulier, le cas au Royaume-Uni, du fait du refus du parti travailliste, ou en Scandinavie, à cause de l’opposition des sociaux-démocrates. Enfin, et c’est une bonne idée, les adversaires des projets de Front populaire ou d’alliance des gauches ne sont pas oubliés. Franco et ses soutiens en Espagne, les diverses branches des droites françaises et bien sûr Hitler et Mussolini qui envoyèrent hommes et matériel pour soutenir le coup d’État contre la République espagnole, donnent lieu à des chapitres utiles.
Au-delà du politique, le moment Front populaire vit aussi émerger une politique culturelle avec l’engagement d’artistes et d’intellectuels mais aussi une volonté de démocratiser la culture et le sport.
Il y a d’abord de la part du gouvernement français, une volonté de « démocratiser la culture en la rendant accessible aux masses », avec des commandes, une politique de développement des musées, l’appel à des peintres et des sculpteurs pour décorer le Palais de la découverte ou des panneaux réalisés pour l’Exposition universelle de 1937. D’autres initiatives sont portées par des intellectuels : l’Association populaire des amis des musées, l’Association des maisons de la culture… Jean Zay est à l’origine du festival de Cannes, dont la première édition devait se tenir en septembre 1939. Il était alors conçu comme une réplique à la Mostra de Venise qui avait encensé Leni Riefenstahl en 1938. Le développement des loisirs, encouragé par la diminution du temps de travail et les congés payés, a aussi favorisé la volonté de démocratiser la pratique sportive, en particulier des jeunes. Cependant, le Front populaire ne s’est pas opposé à l’envoi de sportifs aux Jeux Olympiques de Berlin, largement utilisé par la propagande nazie.
En effet, il ne faut pas l’oublier malgré une mémoire heureuse, en France, liée au souvenir des congés payés, le moment du Front populaire fut aussi celui des désillusions pour certains de ses partisans et celui de la marche vers la Seconde Guerre mondiale.
Dans les colonies, les dominés continuent pour beaucoup à subir la domination coloniale. Ainsi, en Algérie, la tentative limitée de réforme du statut des « indigènes », qui aurait accordé la pleine citoyenneté à 25 000 colonisés, n’aboutit pas. Malgré des espoirs, nulle part, l’ordre colonial n’est remis en cause. Pour les femmes, les avancées sont restreintes. En Espagne, une minorité participe aux combats. En France, trois d’entre elles rejoignent le gouvernement de Léon Blum et un nombre significatif d’entre elles sont actives dans les grèves. Mais elles n’obtiennent pas le droit de vote dans l’Hexagone et ont tendance à être renvoyées à des rôles jugés plus féminins dans les rangs des Républicains espagnols. Désillusions aussi, en France, pour une frange de la gauche non stalinienne (incarnée par Marceau Pivert, Daniel Guérin) qui considère qu’il était possible d’aller bien plus loin face au patronat.
À ces désillusions amères, il faut ajouter la terrible répression subie par les diverses tendances des gauches en Allemagne à partir de 1933, en Autriche en 1934 et en Espagne entre 1936 et 1939. Les civils qui, dans ce dernier pays, tentent de s’opposer au coup d’État franquiste le paient parfois de leur vie ou doivent s’exiler. En effet, ils ont été, de fait, abandonnés par la France et le Royaume-Uni alors que les régimes nazi et fasciste ont soutenu activement Franco et que l’URSS accordait une aide prudente au camp républicain dont elle faisait « épurer » les rangs. En Espagne comme en France, la marche à la guerre a brisé nombre d’espoirs des Fronts populaires.
En une trentaine de contributions, le livre dirigé par Jean Vigreux et Serge Wolikow renouvelle notre regard sur le moment Front populaire en évitant de nous centrer sur la France (ou l’Espagne). Une perspective mondiale nécessaire qui n’ignore pas cependant les singularités nationales, les discontinuités temporelles et les apports culturels des Fronts populaires. Un apport décisif à l’histoire de ce moment.
Jean-Philippe Martin