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Entretien avec Sarah Schulman sur Mediapart

mercredi 29 avril 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Mediapart, le 28 avril 2026.

Sarah Schulman, autrice et militante :
« Chez Act Up, on ne pouvait pas se permettre d’avoir des débats théoriques »

Dans ses derniers ouvrages, l’autrice états-unienne Sarah Schulman, figure de l’activisme LGBTQIA+ et voix importante du mouvement juif antisioniste, enjoint aux militants et militantes d’aujourd’hui de s’inspirer des victoires d’Act Up.  

Sarah Schulman n’en finit plus de sillonner l’Europe. L’autrice états-unienne a passé le début du mois d’avril en Irlande et au Royaume-Uni pour parler de The Fantasy and Necessity of Solidarity (éditions Thesis, 2025), un essai sur la solidarité dans les mouvements activistes, avant de se rendre à Paris pour la sortie en français de Let The Record Show, véritable bible de l’efficacité militante.
C’est la première fois que cette « histoire politique d’Act Up-New York (1987-1993) », publiée en 2021 outre-Atlantique, est traduite dans une autre langue que l’anglais. Cette prouesse est à mettre au crédit de la maison d’édition engagée Libertalia et d’un collectif de traducteurs et traductrices militantes qui ont œuvré pour produire ces 1 200 pages d’anecdotes, conseils et réflexions.
Où l’on apprend par le menu comment, en six années à peine, quelques centaines de militant·es états-unien·nes ont réussi à rendre visible et à faire reculer une maladie qui a d’abord touché de plein fouet les plus marginalisés. Mais comment raconter l’histoire d’un mouvement sans leader ? La réponse tient en 187 entretiens, filmés par Sarah Schulman et son collaborateur Jim Hubbard pendant des années, diffusés sur un site, Act Up Oral History Project, et mis en scène dans ce livre, avec une étonnante fluidité.
Figure du militantisme lesbien, Sarah Schulman est aussi l’une des voix de Jewish Voice for Peace, organisation juive antisioniste qui dénonce le génocide commis par Israël en Palestine. La romancière et essayiste de 67 ans espère qu’au milieu du « cataclysme fasciste » actuel, l’expérience militante d’Act Up permettra d’offrir autant d’outils que d’espoir à celles et ceux qui luttent.

« Mediapart » : Comment expliquer le succès du mouvement Act Up ?

Sarah Schulman : Il s’explique par le fait qu’il n’y avait qu’une seule action directe, résumée en une seule phrase : mettre fin à la crise du sida. Si vous aviez une idée, vous pouviez la mettre en œuvre. Celles et ceux qui étaient en désaccord sur la stratégie pouvaient suivre leur propre idée, sans se disputer pour se contrôler les uns les autres. Cette simultanéité a véritablement permis le changement de paradigme. C’était un petit groupe, environ sept cents personnes, mais il a été très efficace.
Beaucoup d’initiatives ont échoué, bien sûr. Il fallait être fort, pour participer à Act Up, car c’était très éprouvant émotionnellement. Des gens criaient, hurlaient, tombaient malades et mouraient. Le sida est une terrible maladie, le temps pressait, c’était une urgence. On ne pouvait pas se permettre d’avoir des débats théoriques. Je pense que beaucoup de gens perdent du temps dans les mouvements sociaux parce qu’ils ne ressentent pas cette urgence.

Avez-vous en tête un ou plusieurs mouvements militants contemporains qui s’organisent aujourd’hui de la même manière qu’Act Up hier ?

Eh bien, les temps ont bien changé, n’est-ce pas ? Nous sommes au cœur d’un cataclysme fasciste. Vu que toutes les communautés du monde sont attaquées – que ce soit par le changement climatique ou par la guerre –, l’idée d’un mouvement unique où toutes et tous s’accorderaient sur une stratégie est impossible et inadaptée à notre époque.
Nous avons donc besoin d’une politique plus inclusive. Ne pas faire de microcritiques, mais se concentrer sur l’efficacité, en fonction de qui nous sommes et de nos propres objectifs. Parfois à gauche, quand on a fait quelque chose qui ne marche pas, on a tendance à recommencer de la même manière. Il faut cesser, parce qu’on est en pleine crise. C’est urgent.

Vous avez un exemple ?

Manifester sous la pluie devant des bâtiments gouvernementaux fermés et rester planté·es là, à écouter des gens nous répéter ce qu’on sait déjà, ça ne marche pas. Ça gaspille l’énergie des gens. Il y a beaucoup d’exemples d’idées créatives d’Act Up qui ont su captiver l’imagination du public. Il ne fallait pas avoir peur de perturber une messe à la cathédrale, par exemple, lorsque le pape ou le cardinal s’en prenaient aux personnes atteintes du sida. Vous devez croire que votre vie est importante et que vous avez le droit de résister.

La génération actuelle ne connaît pas bien l’histoire du VIH, ni d’Act Up. Comment expliquer que cette lutte ne soit pas gravée dans la mémoire collective ?

Tout d’abord, il s’agit d’un mouvement de personnes profondément opprimées. Quand le sida a été identifié pour la première fois par la science en 1981, les hommes homosexuels étaient une communauté très méprisée. Ces personnes étaient privées de droits et souffraient d’un mal terrible, sans remède. Pourtant, elles se sont unies et ont forcé la société à changer contre son gré. Et elles y sont parvenues en restant toujours très intelligentes, ouvertes et créatives.

Est-ce un peu comme le covid, qui semble avoir été rapidement évincé des esprits ?

Je ne pense pas. Le covid était une expérience partagée par toutes et tous ; on en parlait tous les soirs à la télévision. Le sida, c’était comme un cauchemar intime et nous essayions de le rendre public. Act Up a réussi à mener des actions qui ont permis d’influencer les médias mainstream et de faire passer notre message.

Ce livre met en avant les parcours de femmes ou de personnes racisées, qui n’étaient pas très visibles au sein d’Act Up.

Ce qui est intéressant, c’est qu’Act Up a remporté plus de victoires pour les femmes et les personnes pauvres que n’importe quel autre mouvement d’hommes blancs. C’est parce que les femmes avaient une relation positive à l’organisation et qu’elles ne se contentaient pas de la critiquer constamment.
Elles ne disaient pas : « Vous êtes sexistes ! Vous avez utilisé le mauvais mot ! » Elles disaient : « Il faut absolument qu’on gagne, concrètement. Vous avez beaucoup d’argent ; on va l’utiliser pour lutter pour les femmes atteintes du sida. » Alors, l’organisation a mené une campagne de quatre ans qui a complètement changé la situation des femmes malades.

Vous avez donné une interview à « Mediapart » en juillet 2024 à propos de la situation en Palestine. Comment avez-vous vécu les deux années qui se sont écoulées depuis ?

Israël bombarde le Liban avec de l’argent états-unien, au moment même où l’on se parle. Vivre aux États-Unis actuellement, c’est vraiment dingue. Le gouvernement est tellement brutal. Nous avons cet imbécile de président, c’est extrêmement agaçant et révoltant. Et en même temps, je vis à New York, où nous avons un nouveau maire formidable, qui représente une politique d’avenir, un mouvement vers un monde nouveau. Pourtant, le New York Times l’attaque tous les jours !

Le « New York Times » était déjà la cible d’Act Up dans les années 1990. Pourquoi est-il si critiqué ?

Parce que c’est un journal sioniste. À l’époque, ils étaient homophobes. Il en va de même pour certaines institutions culturelles sionistes, comme l’université Columbia, qui a expulsé et renvoyé ses propres étudiants et étudiantes. Ils ont perdu leur crédibilité.

Vous faites partie de Jewish Voice for Peace (JVP). Pensez-vous que la voix des juifs antisionistes est audible ?

J’essaie ! Je voyage à travers le monde pour parler de la Palestine. Je reviens du Royaume-Uni, en Irlande et en Écosse, où je leur ai dit : « S’il vous plaît, ne laissez pas les avions militaires américains survoler votre pays. Regardez ce que fait l’Espagne, suivez son exemple. » Jewish Voice for Peace est une organisation juive antisioniste qui compte 35 000 membres.
Le plus important, c’est qu’Israël cesse de tuer des gens et que les États-Unis et la France cessent de l’aider en donnant de l’argent.
Le gouvernement israélien sait qu’on est là et ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous nuire, mais ils ne peuvent pas nous arrêter. Par ailleurs aux États-Unis, plus les personnes juives sont jeunes, plus elles sont anti-israéliennes. Elles sont l’avenir.

En France, les actes racistes et antisémites ont augmenté depuis le 7-Octobre. Bien que la recherche montre que l’antisémitisme reste le plus ancré à l’extrême droite, une partie de la classe politique à droite dénonce un « nouvel antisémitisme » qu’elle impute aux musulmans.

La France a toujours été antisémite et islamophobe, pas vrai ? C’est dans sa nature. Vous avez cette conception de « laïcité », n’est-ce pas ? Une sorte de « chrétienté séculaire », qui n’est pas réelle. D’un autre côté, je comprends pourquoi un Arabe ou un musulman pourrait être très énervé contre Israël.

Il y a aussi souvent une confusion entre juifs et Israël, qui crée des amalgames.

Je comprends tout à fait cette critique, mais j’estime que ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est qu’Israël cesse de tuer des gens et que les États-Unis et la France cessent de l’aider en donnant de l’argent. Pour moi, c’est plus important que le confort d’être juif.

Vous formulez des critiques à l’égard des médias. Y a-t-il une meilleure solution pour s’informer, selon vous ?

Je ne pense pas que les médias coopèrent. Le champ des idées qu’ils véhiculent s’est tellement restreint... Parfois, j’ai l’impression que le seul endroit où j’entends la vérité, c’est dans les conversations personnelles : c’est là qu’il y a toutes les idées importantes.
Je viens de faire une tournée dans trente villes états-uniennes pour mon dernier livre, et c’était incroyable, car chaque ville a maintenant une petite librairie indépendante, où les gens se retrouvent et discutent de choses authentiques. Ces lieux sont gérés par un collectif ou par des jeunes, des gens qui créent des espaces pour parler franchement, faute de pouvoir trouver ces mêmes informations en ligne ou dans les médias.

Marie Turcan