Le Monde, 18 décembre 2008.
Ici, les archives pleuvent, les références prolifèrent, mais chaque document est mis au service d’une seule épopée : celle des petits, des réprouvés et des « subalternes », cette histoire des marges, écrite « d’en bas » (la fameuse « history from below »), et qui serait sans cesse occultée par l’implacable récit des dominants. Faire l’histoire de la piraterie, c’est donc partir à l’abordage de l’histoire « officielle ». C’est surtout remettre à l’honneur le destin d’une « multitude » aux mille visages - domestiques en fuite, paysans dépossédés, vagabonds, prostituées… De cette « hydre » rebelle, transnationale et bigarrée, les forbans auraient formé « l’avant-garde », jadis, à l’époque où le navire marchand constituait le principal vecteur de la « mondialisation ». […] La Commune au bord de l’eau, les soviets à même les flots ? On peine à y croire tout à fait. Mais peu importe. Comme Marcus Rediker y insiste lui-même, les pirates étaient de grands affabulateurs. Ils jouaient des saynètes où ils imaginaient leur propre procès : « Écoute-moi, misérable, espèce d’infect, pitoyable et infâme chien. Qu’as-tu à dire pour t’éviter d’être immédiatement pendu et installé pour sécher au soleil comme un épouvantail ? », lance le juge dans la pièce intitulée Se moquer de la magistrature en se jugeant les uns les autres pour piraterie. Bref, les pirates aimaient raconter des histoires… tout comme ceux qui les mettent, aujourd’hui encore, au cœur de leur espérance. L’essentiel est là : dans la continuité d’un mythe relancé de siècle en siècle, et que la chasse aux flibustiers, réclamée par les marchands puis orchestrée par les gouvernements, n’aura jamais réussi à anéantir. Les forbans « capturent le bateau de l’imaginaire populaire, écrit Rediker, et trois cents ans plus tard, ils ne semblent pas près de le rendre ».
Blackpool, mars 2009.
L’histoire des parias. L’université américaine ne constitue pas franchement un univers funky, encore moins un repère de B-Boys lettrés. Marcus Rediker contredit ces a priori, et pas seulement parce qu’il a un peu de sang cherokee. Issu d’une famille ouvrière du Kentucky, il a bossé en usine afin de financer ses études. Il doit être également un des rares enseignants de Pittsburgh qui ait vécu à Moscou au temps de l’ex-URSS. Surtout, il se présente de lui-même avant tout comme un militant de la « New Left », l’aile gauche et activiste d’un champ politique obsédé par le consensus centriste. Un homme de conviction, qui s’est battu contre la guerre du Vietnam puis en faveur de l’abolition de la peine de mort, d’où son engagement pour l’acquittement de Mumia Abu-jamal, un Black Panther condamné à la peine capitale pour le meurtre d’un policier. L’autre facette fascinante du personnage tient à sa façon de concevoir le métier d’historien, autrement dit son combat pour une « History from Below », une approche empathique qui se met au niveau des oubliés de la mémoire officielle (minorités, mouvement ouvrier, hors-la-loi, etc.). Une démarche qui s’éloigne de toute fausse objectivité ou neutralité, mais sans abandonner les exigences scientifiques de la discipline, et qui au final, s’avère sous sa plume un véritable genre littéraire. Très logiquement, celui qui se définit comme un « citoyen du monde » s’est dégoté un sujet d’étude adéquat : la piraterie. Et pas n’importe laquelle, sa figure la plus répandue dans les films et les romans, le flibustier des mers des Caraïbes du début du XVIIIe siècle, le Jack Sparrow incarné par Johnny Deep. Il le décrit aussi comme un des premiers grands réfractaires élégants au capitalisme, surtout à sa forme embryonnaire présente dans le commerce maritime atlantique, notamment d’esclaves. À nos chers disparus, l’anarchie reconnaissante. Martov.